La Gazette Drouot
Tulipe perroquet, un vase en verre multicouche opalin
C’est tout naturel !

Printemps oblige, les jeunes pousses sont de retour... Eugène Michel, lui, a fait de la nature en toute saison sa source d’inspiration. Le résultat n’a rien pour déplaire.

Contrairement à celles de ses confrères Émile Gallé, les frères Daum ou Muller, Gabriel Argy-Rousseau ou François Décorchemont, les oeuvres d’Eugène Michel sont rares sous le marteau. Les renseignements sur sa personne le sont tout autant, ses traces se perdant durant la Première Guerre mondiale. Et puis, nombre de ses pièces sont conservées dans les musées et dans les collections particulières... Travaillé en profond camée dans les multiples couches de verre emprisonnant des feuilles d’or éclatées, enrichi d’une monture en vermeil ornée d’herbacées finement gravées ou sculptées en haut relief, notre vase illustre la technique toute de virtuosité du maître originaire de Lunéville. À laquelle il convient d’ajouter l’éclat des couleurs vives et contrastées – rouge carmin, vert intense se détachant sur un fond opalin –, et le décor mouvementé se jouant de la sobriété de la forme.
Initié par son père, tailleur et graveur de cristal à Lunéville, Eugène Michel n’a que dix-neuf ans quand il est remarqué par Eugène Rousseau (1827-1890). Il travaille pour lui comme graveur et décorateur, puis, à partir de 1867, pour son successeur et ami Ernest Léveillé. Il prendra son envol vers 1890 : au revoir la Lorraine, bonjour Paris.
Sa spécialité ? Des vases à la sculpture en fort relief, une gravure parfaitement maîtrisée, des cristaux multicouche de couleur. S’il n’avait excellé comme verrier, Eugène Michel aurait sans aucun doute fait merveille parmi les lapidaires. Côté inspiration, notre artiste est en phase avec son époque, qui s’inspire de l’Extrême-Orient, tout particulièrement du Japon. Longtemps ignoré du monde occidental, ce pays s’ouvre aux échanges commerciaux au milieu du XIXe siècle ; en 1854 avec les États-Unis, quatre ans plus tard avec la France. En 1868, la chute du quinzième shogun et l’accession au trône de Mutsuhito favorise encore l’ouverture. Après Londres, Paris fait la part belle aux pavillons japonais pour les Expositions universelles de 1867 et de 1878. Les Goncourt, Baudelaire, Cernuschi, Monet, Falize, Manet, Degas ou Bracquemond... sont quelques-uns des plus célèbres amateurs d’oeuvres d’art du pays du Soleil-Levant, et parmi les premiers collectionneurs d’estampes. On apprécie la nature, représentée libre et poétique.

pendule
Adjugé 37 800 euros frais compris.
Eugène Michel (1848-?), Tulipe perroquet, vase en verre multicouche opalin, à décor de larges feuilles, de lierre et de tulipes, monture de vermeil, h. 15,5, diam. 18 cm.
Mercredi 14 mars, salle 1 - Drouot-Richelieu. Millon & Associés SVV. Mme Marzet.

Eugène Michel et Alphonse-Georges Reyen, venu lui aussi chez Eugène Rousseau, ornent avec brio et raffinement des services de table, des vases ou des coupes de motifs japonisants. «C’est à la nature, toujours, qu’il faut demander conseil», proclame Hector Guimard en 1899, définissant alors l’esthétique art nouveau. Nénuphars, courges, pavots, iris, narcisses sont parmi les motifs prisés de notre verrier. Les pétales ciselés à la roue, les larges feuilles profondément détourées sur des fonds clairs confèrent une rare impression de mouvement. Notre tulipe serait-elle douée de parole ? N’exagérons rien, c’est uniquement à ses couleurs éclatantes qu’elle doit son appellation. Originaire de Perse, notre plante bulbeuse fleurissant au début du printemps arrive en Europe dans la seconde moitié du XVIe siècle, par l’intermédiaire de l’ambassadeur d’Autriche en Turquie, où elle est très en faveur. Coup d’essai, coup de maître, tout particulièrement en Hollande : en 1589, un botaniste flamand en décrit neuf variétés importées d’Istanbul. Au début du siècle suivant, plusieurs centaines d’espèces sont cultivées. Dans les années 1630, la tulipe est d’ailleurs l’objet d’un commerce pour lequel certains sont prêts à toutes les folies. Vous connaissez la bourse, voici la «tulipomania» ! Un collectionneur vend par exemple sa brasserie pour un seul oignon...
Bien évidemment, les peintres du Nord s’en emparent pour leurs natures mortes. Sa précieuse beauté l’associe à la vanité des choses terrestres, à la fragilité de la vie. La nôtre fait ici bon ménage avec le lierre, dont les tiges sarmenteuses s’accrochent aux parois du vase. "Je meurs ou je m’attache", telle est la devise de ce végétal symbolisant l’amour éternel et la fidélité. Emblème de Dyonisos, qui en fit sa couronne, le lierre récompensait aussi les vainqueurs des concours poétiques de l’Athènes antique. Un challenge d’un autre genre attend aujourd’hui les amateurs, mais une chose est sûre : le jeu en vaut la chandelle !

La Gazette Drouot N° 10- 9 mars 2012- Claire Papon


http://www.gazette-drouot.com/static/resultat_vente_encheres/liste.html http://catalogue.gazette-drouot.com/ref/ventes-aux-encheres.jsp