La Gazette Drouot
Carte géographique du territoire de la Chine de la dynastie Ming
La Chine mise au carré

Les empereurs Ming eurent à coeur de fonder une administration sur leur vaste territoire. L’outil indispensable ? Une carte géographique. Impression unique.

Il y a bien longtemps, en Chine, le peuple se révoltait contre le “tyrannique règne des étrangers” : la dynastie mongole Yuan n’était pas acceptée par la population, d’origine han. Finalement, en 1368, Zhu Yuanzhang prend pour nom de règne “Hongwu” et fonde la dynastie Ming (“lumière”). Il établit sa capitale à Nankin. Le danger mongol, s’il est repoussé, n’a pas totalement disparu. La nouvelle dynastie doit maintenir une armée forte. Cela coûte de l’argent, demande un état des routes et des voies d’eau, non seulement entretenues mais répertoriées. Tenant compte de l’expan-sion démographique et économique de la population, le Fils du ciel s’appuie sur une administration. L’autorité impériale est pyramidale, détenue par l’Empereur, elle se diffuse dans chaque foyer. Celui-ci sera le plus petit échelon administratif – important pour d’évidentes raisons fiscales –, regroupé dans un réseau de subdivisons, pour aboutir au comté dirigé par un magistrat représentant de l’empereur. L’élite confucéenne retrouve alors son rôle prédominant dans la gestion de l’État. Les provinces sont dirigées par des gouverneurs, dont la fonction, au départ temporaire, s’institutionnalise. Une des premières tâches de Hongwu fut de recenser la population de l’Empire et d’établir un cadastre, qui va servir de base à toute l’organisation de la Chine. En 1393, le recensement compte au total 16 520 680 familles, soit plus de 60 millions de personnes... Vu les chiffres, il faut regrouper les habitants en groupes plus importants : un “li” sera formé de cent familles, les dix propriétaires terriens les plus riches exerçant chacun un contrôle sur dix familles, le “jia”. Depuis plusieurs siècles, les Chinois ont adopté une cartographie basée sur cette cellule, dont les juxtapositions forment le territoire de l’Empire, et dont le développement induit les frontières des provinces, tout comme celles de la nouvelle capitale, Pékin, en 1421.

paquebot
Adjugé 26 000 euros au marteau.
Ming Chao Di Li Zhi Tu, carte géographique du territoire de la Chine de la dynastie Ming, copie d’une carte anonyme du XVIIe siècle, signée Murayama Koshu, 1762, 300 x 378 cm environ ; dans une boîte en bois gravée du titre.
Mardi 13 décembre 2011, salle 16 - Drouot-Richelieu. Piasa SVV. Mme Buhlmann, M. Portier.

Cette carte géographique et administrative de la Chine sous la dynastie Ming, Ming Chao Di Li Zhi Tu, est une copie exécutée par Murayama Koshu d’une carte du XVIIe siècle, qui semble avoir disparu, reprenant les compilations géographiques du recueil de Zhang Huang, le Tushu bian. Ce dernier semble avoir tenu compte des notions occidentales apportées par les Jésuites à la cour de Chine. En 1584, le père Ricci établit en effet une édition de la carte de la Chine sur six panneaux, une autre sur huit en 1603, et une nouvelle carte fut présentée à l’empereur cinq ans après. La carte originale – peut-être emportée par de nobles chinois dans leur exil à Nagasaki – a été copiée en 1762, comme l’indique la date “Horeki, 12, l’année du coq”. Pour l’échelle, sachez que sur 1 cun se développent 100 li, c’est-à-dire que quelque 3 cm représentent environ 50 km... On voyage à travers les montagnes et les cours d’eau, la grande muraille, on longe les côtes et le désert de Gobi, indiqué en noir, en haut à gauche de la carte. Mais on y voit aussi les îles Ryukyu, pourtant alors royaume indépendant, reconnaissant à la fois l’empereur de Chine et celui du Japon ; l’archipel était tombé en 1623 aux mains de la famille Shimazu, de Satsuma. Les noms des provinces et des préfectures sont inscrits dans des cartouches. Faisant référence aux plus anciennes cartes de Chine, le cartographe a aussi indiqué les neuf zhou (“provinces”) des dynasties Xia et Shang – tels que décrits dans le Shang Shu, l’un des classiques confucéens –, ainsi que les cinq montagnes sacrées du taoïsme et les quatre du bouddhisme. On y voit aussi l’estuaire du fleuve Jaune... situé au sud dans la province Jiangsu, alors qu’aujourd’hui il passe au nord de Jinan, la capitale du Shandong, et se jette dans le golfe de Bohai. Souvent imprimées à quelques exemplaires, pour la Cour et pour des raisons commerciales, très peu de cartes anciennes chinoises sont arrivées jusqu’à nous.
On connaît la carte de Chu Ssu-pen de 1315, révisée et agrandie par Lo Hung-hsien en 1555, dont deux pages sont reproduites dans la chapitre traitant de la géographie dans Science et civilisation en Chine, de Joseph Needham. L’ensemble, comprenant 48 cartes, était connu sous le nom d’Atlas mongol, dont le père Martino Martini s’inspira pour son Novus Atlas Sinensis, édité en 1655. Pour terminer avec cette Ming Chao Di Li Zhi Tu, sachez que sa taille – exceptionnelle – indique qu’elle n’a été réalisée qu’à un seul exemplaire...

La Gazette Drouot N°43 - 9 décembre 2011 - Anne Foster


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