La Gazette Drouot
Coup de coeur - Manuscrits autographes de Barbey d’Aurevilly
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Barbey d’Aurevilly critique d’art décapant
Figure singulière du monde littéraire au XIXe siècle, Barbey d’Aurevilly s’essaya à la critique d’art.
Son arme ? Derrière une ignorance proclamée, un oeil averti.

Adjugé 30 382 euros frais compris.
Jules Barbey d’Aurevilly (1808-1889). Salon de 1872.
Un ignorant au salon. Recueil de dix manuscrits autographes,
vingt-huit pages dont vingt-deux in-folio,
reliure en maroquin blond à coins.
Vendredi 13 novembre 2009, salle 4 - Drouot-Richelieu.
Beaussant, Lefèvre SVV. M. Nicolas.

Barbey d’Aurevilly est un colosse, un de ces hommes qu’on n’oublie pas. Ses contemporains se sont souvenus de son esprit mordant, de son allure de dandy aristocrate. Désargenté, ce viveur devenu catholique pratiquant, menant toujours grand train, doit engager sa plume pour divers journaux. Le journalisme l’attire, et cela depuis qu’étudiant à Caen il fondait, en 1932 avec le libraire Trébutien, la Revue de Caen, dans le louable but de "réveiller la Normandie et arracher Caen à sa torpeur". Elle ne connut qu’un seul numéro !
Dix ans plus tard, il collabore comme critique au Globe, puis à La Presse d’Émile de Girardin. Polémiste redouté – et redoutable –, l’écrivain rédige une somme de critiques littéraires brillantes, mais dont la partialité lui assure la brouille avec presque tous les écrivains de son temps. Éreintés, le grand Hugo et ses Misérables, les Parnassiens, Flaubert ou Dumas fils... À partir de 1860, et jusqu’en 1895, il entreprend Les OEuvres et les Hommes, recueil de ses chroniques non seulement littéraires, mais aussi artistiques, notamment Le Salon de 1872, sous-titré «Un ignorant au salon». Engagé par le Gaulois pour servir de cicérone, voici notre Candide en route pour le palais de l’Industrie, érigé entre les Champs-Élysées et la Seine (à l’actuel emplacement des Grand et Petit Palais). Admirateur et ami de Baudelaire, proche des Goncourt, Barbey d’Aurevilly possède en fait une solide connaissance des maîtres anciens – Rembrandt, Rubens, Raphaël et le Normand Poussin –, mais aussi des gloires de son temps. D’emblée, il livre son opinion : "Il faut bien le dire d’abord, l’Exposition de cette année est médiocre. C’est un fonds de médiocrité honnête, laborieuse et quelquefois cossue". Honneur tout d’abord à la sculpture où, cette année-là, le public découvrait entre autres Les Quatre parties du monde de Carpeaux, «Voué au diable de la danse [...] Encore des danseuses. Oh ! sans doute, celles-ci n’ont pas [...] les tourdions provocants des sorcières de Macbeth, dansant prématurément et prophétiquement le cancan et même le chahut du dix-neuvième siècle anticipé. [...] Elles sont là, toutes les quatre, se faisant dos à dos, et rien n’est plus laid (je dis bravement le mot) que ces quatre paires de jambes[...], des jambes [...] de jeunes apprentis portefaix, qui ne seront jamais des Hercules.» Émile Zola, rendant compte du même salon, décrit sobrement le groupe et s’intéresse plus au public, «frappé beaucoup plus de surprise que d’admiration», ensuite charmé par «la pamoison de marbre» de La Jeune Tarentine de Schoenewerk à «la hanche haute, la tête renversée, la face déjà amollie et comme effacée par l’eau». Barbey, lui, commente : "Enfin, pour comble d’infortune, figurez-vous, au centre de ce corps couché et dont la torsion révèle la souplesse, une hanche (oui, Dieu me pardonne ! une hanche !) qui, par le fait de cette position acrobatique donnée à cette fille tire-bouchon, bombe jusqu’à la difformité, et semble planter sur une ondulation d’anguille une bosse de chameau"... Le ton est donné, et encore n’a-t-il pas livré ses impressions sur la peinture, encore plus médiocre cette année-là selon lui. Il fustige la couleur : "Qu’on ne s’y trompe point. Je ne fais pas de croisade contre la couleur, que j’adore, – mais que j’adore les yeux sans bandeau. [...]
Faire éclatant dans le détail, et à tout prix, pousser la couleur jusqu’au dernier degré d’intensité, la tordre et la faire ruisseler en nappes flamboyantes, voilà la tendance du moment"... Cependant, il regarde avec attention, sentiment et respect Le Combat du Kearsarge et de l’Alabama de Manet, «Une des toiles les plus simples et les plus vraies du Salon» pour Zola. Barbey d’Aurevilly évoque d’autres raisons : "Parmi les hommes qui espéraient beaucoup de ce jeune peintre, – et dès son début –, il y avait Baudelaire ; et, en art, Baudelaire, c’est quelqu’un. [...] J’ai été atteint d’une sensation de nature et de paysage... très simple et très puissante. Comment croire que je la devrais à Manet ?".
Anne Foster
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