La Gazette Drouot
Coup de coeur - La saga Valérian
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Intrigues spatio-temporelles
La couverture d’un album-clef de la saga Valérian affronte les enchères,
alors que paraît le dernier opus de la série, mettant un terme à 40 ans d’aventures...

Adjugé 21 000 euros frais compris.
Jean-Claude Mézières (né en 1938), Valérian, couverture de l’album
Les Foudres d’Hypsis (Christin et Mézières, éditions Dargaud, 1985), gouache, 43 x 35 cm.
Samedi 13 mars 2010, Hôtel Marcel-Dassault,
Artcurial - Briest - Poulain - F. Tajan SVV. M. Leroy.

Les fans auront reconnu Valérian et Laureline, les deux agents spatio-temporels de Galaxity. Stupéfaits, ils assistent à l’apparition fantomatique d’un trois-mâts, en compagnie de trois étranges et néanmoins sympathiques créatures, des espions Shingouz. Cette vision constitue la couverture de l’indispensable album de la saga scénarisée par Pierre Christin et dessinée par Jean-Claude Mézières, Les Foudres d’Hypsis, publié en 1985. En poursuivant le Hvexdet – le voilier fantôme –, nos héros vont tout simplement rencontrer Dieu, Jésus et le Saint-Esprit occupés à tenter de provoquer, en 1986, un cataclysme nucléaire sur la Terre. Ils habitent la mystérieuse planète Hypsis et considèrent que notre «minable système solaire fait partie de notre propriété familiale de toute éternité [...] et il ne nous rapporte que des ennuis !». Au point de créer des problèmes avec les dieux des autres univers, habitant également Hypsis, dans des tours autrement plus reluisantes que celles de notre sainte Trinité... D’où une – ou plutôt des – solution(s) radicale(s). Ami lecteur, c’est là que les choses se corsent ! La série offre en effet deux trames temporelles autour d’une histoire universelle, courant de l’an 1000 à 4016. Hé oui, voilà ce qui arrive quand on joue avec l’espace-temps !
Résumons. En 1986, toute trace de civilisation est effacée par un cataclysme nucléaire ; suit un âge noir et la réapparition d’une civilisation, qui va, en 2314, inventé le voyage dans le temps. Cette société technocratique et archicentralisée s’appelle Galaxity. La terre du futur... ou du passé, suivant où l’on se situe. Car, en raison d’une manipulation de nos deux agents, Galaxity va être effacée de l’histoire ! En langage savant, cette bande dessinée est «une uchronie». Celle-ci prend sa source dans un roman de Poul Anderson, paru en 1960, La Patrouille du temps. Notre album marque la naissance d’une des deux trames historiques, celle où la terre et Hypsis négocient pour empêcher la catastrophe de 1986. Si tout cela peut sembler compliqué et un poil obscur au quidam, soulignons qu’une des qualités de la série et de ne pas manquer d’humour. Ainsi Dieu est le portrait d’Orson Welles dans sa version bouffie de La Soif du mal, Jésus un hippie fumeur de joints et le Saint-Esprit, une machine à sous déglinguée... Une manière d’expliquer quelques dysfonctionnements dramatiques dont l’histoire terrienne est criblée. Le succès de notre space opera tient également au fait qu’il traite des problèmes de nos sociétés modernes, s’adressant ainsi plutôt à un public d’adultes que d’enfants. Sont abordés l’illusion scientifique du progrès sans fin, les manipulations génétiques (Sur les Terres truquées, Par des temps incertains), l’impact des ravages écologiques (Bienvenue sur Aflolol), la superpuissance irresponsable des multinationales (Métro Chatelet direction Cassiopée et Brooklyn station terminus cosmos), ou encore le pouvoir des images et la décérébration télévisuelle (Le Cercle du pouvoir).
De même, Valérian n’a rien du héros macho sortant une arme à tout bout de champ, et Laureline, débarquée de l’an 1000, porte la culotte sans perdre une once de féminité. Une révolution lorsqu’on sait que le premier album est sorti en 1967, époque où l’image de la femme dans la bande dessinée se résume, comme le remarque Mézières dans l’opus consacré à la série par les éditions À propos, à celle d’«une emmerdeuse, une princesse évanouie ou, à l’instar de Lady X, une grande espionne».
Laureline et Valérian sont des êtres humains, en prise avec le doute. «C’est la morale de l’ambiguïté qui préside la saga : est-ce bien, est-ce mal ?», relève pour sa part Christin. Vous l’aurez deviné, les deux auteurs sont en parfaite symbiose pour mener à bien ces aventures déchirées entre passé, présent (lequel ?) et futur.
L’ultime album de la saga, L’OuvreTemps, vient de paraître, mettant un terme à quarante siècles d’aventures distillées en vingt-deux albums sur un peu plus de quarante ans. Vertigineux ! D’autant que l’on sait que 1986 fut l’année de la catastrophe de Tchernobyl... Merci à Valérian et Laureline d’avoir sauvé notre planète, notre époque étant d’ailleurs dans la série celle de "l’âge d’or". Profitons-en !
Sylvain Alliod
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