La Gazette Drouot
Coup de coeur - Une photographie de Julien Gracq
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Gracq intime
Une vente dévoilera prochainement l’univers quotidien d’un écrivain des plus fascinants et mystérieux du siècle dernier.
Surprises garanties !

Adjugé 5 205 euros frais compris
Portrait au masque, tirage argentique anonyme d’époque, 24 x 18 cm.
Succession Julien Gracq (1910-2007).
Nantes, mercredi 12 novembre 2008. Couton & Veyrac SVV, en présence de Me Thébault.
MM. Lhermite et Bodin.

Les ouvrages acquis pourront être emportés avec un tampon rappelant l’évènement.

Drôle de paradoxe pour un homme boudant les mondanités et fuyant toute médiatisation en général : moins d’un an après sa disparition, le 22 décembre 2007, l’auteur du Rivage des Syrtes, prix Goncourt 1951, se retrouve sous les feux de l’actualité.
La Bibliothèque nationale de France vient de recevoir officiellement, à la mi-octobre, tous les manuscrits de l’écrivain, qui, "professionnellement", se rangeait avec humour «parmi les survivances folkloriques... auprès du pain Poilâne et des jambons fumés chez l’habitant» ! Quant à sa succession, elle sera bientôt dispersée à Nantes, la ville même où il fut lycéen, puis professeur d’histoire et géographie. L’ensemble pro­vient de l’appartement parisien de la rue de Grenelle et de la maison familiale du Maine-et-Loire, à Saint-Florent-le-Vieil, telle une émouvante table à écrire : elle était disposée devant la fenêtre, face à la Loire.
Disciple du philosophe Alain, Louis Poirier hésite entre une carrière universitaire, un engagement politique – il adhère au parti communiste – et la littérature. L’écriture l’emportera.
Le jeune homme choisit donc pour pseudonyme Julien Gracq, en référence à Julien Sorel, héros stendhalien du Rouge et Noir, et en hommage aux grands tribuns de la Rome antique, les Gracques. Toute sa vie, l’écrivain esthète fréquentera les livres et leurs auteurs, comme l’illustre ici la riche et volumineuse correspondance, où l’on voit défiler les principaux acteurs du surréalisme. Le premier ouvrage de Julien Gracq, Au château d’Argol, refusé en 1938 par Gallimard, est publié l’année suivante par l’éditeur libraire José Corti, auquel l’écrivain confiera ensuite toute sa production littéraire. Cent cinquante exemplaires sont alors vendus. Parmi ses lecteurs figurent Thierry Maulnier, Edmond Jaloux et surtout André Breton, qui l’a lu "d’un seul trait et sans pouvoir une seconde [s]’en détacher". Se fendant d’une missive à l’encre verte pour féliciter le jeune écrivain, faisant partie d’une correspondance estimée 30 000/35 000 euros, le chef de file du surréalisme rencontre Gracq en 1939, à l’hôtel de Vendée près de la gare de Nantes. L’admirateur de l’écrivain des paysages absolus dédicacera son Surréalisme et la Peinture au "voyant Julien Gracq". Partageant un même goût pour la prose poétique, leurs oeuvres marquées du sceau insolite du surréalisme cultivent de fait un même sentiment d’inquiétante étrangeté. Au début des années 1950, le peintre René Magritte, lui, confie à Julien Gracq – "un des rares écrivains vivants [qu’il] sache lire" – ses difficultés à rechercher un titre à ses tableaux. D’esprit plus ludique, le fondateur du surréalisme belge se livre également par correspondance à une étonnante partie d’échecs avec l’écrivain. Passionné de cinéma, fan de Wagner et de Brahms, Julien Gracq, supporteur du Football club de Nantes, se révèle encore un fin connaisseur du boomerang. En vertu de cet effet, beaucoup devraient encore se lancer à la découverte de l’un des plus grands monstres sacrés de la littérature du XXe siècle.
Le secret est à portée d’enchères ou, à défaut, à portée de livres...
Chantal Humbert
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