La Gazette Drouot
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Coup de coeur - Une toile de François Boucher
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Comme un poisson dans l’eau
François Boucher n’est pas vraiment de mode ? Qu’importe, face à un tel morceau
de peinture, de plus issu d’une belle collection française, notre coeur s’emballe...

Adjugé 183 000 € frais compris.
François Boucher (1703-1770), L’Eau ou Les Pêcheurs, toile anciennement présentée dans un cadre chantourné, 93 x 110,5 cm.
Vendredi 12 juin 2009 ,
Salle 4 - Drouot-Richelieu.
Binoche Renaud Giquello SVV. M. Millet.

Cette composition, d’une série de quatre illustrant les éléments, est la première à réapparaître. On la connaissait jusqu’alors par une version d’atelier, par une copie ancienne et, surtout, grâce à la gravure de Claude Duflos le Jeune. La forme chantournée des quatre toiles, que l’on devine ici, indique qu’elles constituaient des dessus-de-porte. Un usage fréquent au XVIIIe, mais aussi au siècle suivant – tout au moins quand les oeuvres ont pour écrin la demeure d’un grand collectionneur, comme c’est le cas. Cette toile provient en effet de la descendance d’Eudoxe Marcille (1814-1890).
Avec son frère Camille, l’homme fut à la tête d’un des plus beaux ensembles de tableaux du XVIIIe siècle. Tous deux ont de fait hérité du goût extrêmement sûr de leur père, François Martial Marcille, grainetier aisé installé en 1822 à Paris, où il fréquente assidûment le Louvre. Passionné par Jean-Baptiste Greuze à ses débuts, il fut, avec le docteur Lacaze, "premier chineur de France".
Pour preuve, ses trente Chardin, quarante Boucher et vingt-cinq Fragonard... entre autres, bien sûr ! Ses fils continueront sa collection, Eudoxe devenant même directeur du musée des beaux-arts d’Orléans, Camille laissant une biographie du peintre beauceron Léon-Mathieu Cochereau. À collectionneur de choix... morceaux de choix.
Tel est bien le cas de notre composition, malgré un sujet de nos jours bien désuet. L’oeuvre date des années 1744. Si le subtil agencement des trois enfants potelés évoque l’art d’un Rubens, c’est en Italie que François Boucher a puisé son goût pour les putti. À l’Académie de France à Rome, les jeunes peintres apprennent à dessiner et à peindre ces motifs ; Boucher n’échappe pas à la règle, qui séjourne dans la Ville éternelle de mai 1728 aux années 1730, la date de son retour à Paris variant selon les critiques et les biographes. Il passe quelques mois dans la métropole des arts par simple curiosité, semble-t-il. Boucher fait néanmoins grosse impression sur son directeur, Nicolas Vleughels, qui, en 1732, le place aux côtés des Van Loo, de Natoire, d’Adam et de Bouchardon, parmi les "sujets qui promettoient beaucoup". Question sujet, justement, notre artiste se tourne vers la représentation des jeux d’enfant ou de petits amours, tout en s’essayant aux grandes scènes mythologiques. Parmi ses premières compositions entièrement vouées aux amours, les Enfants lutinant une chèvre datent de son retour d’Italie. Son inspiration est encore nettement marquée par les bacchanales des bas-reliefs antiques. Dans les oeuvres suivantes, contrairement à ses prédécesseurs et à ses contemporains, Boucher se détache de cette influence, élevant même un genre indépendant. De ces années 1735, on lui doit un groupe de quatre tableaux, L’Amour moissonneur, L’Amour oiseleur, L’Amour nageur et, enfin, L’Amour vendangeur.
Boucher a tellement pris goût à ce genre qu’en 1735 il est représenté lors de l’exposition organisée par l’Académie pour départager ses candidats aux nouveaux postes, par "quatre petits morceaux, représentant les quatre saisons, par de petites femmes et des enfants, qu’on trouva très beaux, tant pour la vive couleur, le relief et le pinceau, que pour l’aimable invention"... Il sera professeur associé. Les collectionneurs s’arrachent alors ses oeuvres et contribuent, à partir des années 1740, à le mettre en vogue. Quelque temps plus tard, lors du Salon de 1761, Diderot écrit à son sujet : "Cet homme a tout, excepté la vérité". Celle-ci n’est pas toujours bonne à dire, c’est bien connu...
Claire Papon