La Gazette Drouot
Un portrait de paysanne
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Jeunesse dorée
Provenant d’une collection particulière, un tableau de 1887 d’Émile Bernard évoque
un peintre précoce et clairement inspiré. Une oeuvre qui fait date.
Adjugé 250 000 euros.
Émile Bernard (1868-1941), Jeune Paysanne bretonne, 1887, huile sur toile, 52 x 45 cm.
Brest, samedi 11 décembre 2010.
Thierry - Lannon & Associés SVV.
Le talent n’attend pas le nombre des années. Peut-être plus qu’à tout autre artiste, l’adage s’applique à Émile Bernard. Tout juste âgé de seize ans, il entre à l’académie Cormon où il partage les bancs avec Toulouse-Lautrec, Anquetin et Van Gogh... Mais la jeunesse a son revers, la difficulté à se soumettre aux règles : Bernard est renvoyé en 1886.
Il effectuera donc son apprentissage au gré des rencontres et des discussions. Si Cézanne et le pointillisme l’ont un temps séduit, il veut lui aussi renouveler la peinture. Primordiale, l’année 1886 marque la dernière exposition collective des impressionnistes, mais aussi le début d’une irrémédiable évolution.
Plusieurs chemins s’ouvrent aux artistes ; Émile Bernard choisit celui du symbolisme et du synthétisme. Un art somme toute intellectuel : notre peintre ne veut plus rendre la nature telle qu’elle est, mais en traduire l’idée. "Tout ce qui surcharge un spectacle le couvre de réalité et occupe nos yeux au détriment de notre esprit. Il faut simplifier le spectacle pour en tirer le sens", déclarait-il. Un autre artiste partageait cette conviction, Paul Gauguin. En août 1886, grâce à la recommandation de Schuffenecker, Émile Bernard rencontre pour la première fois le peintre, d’une vingtaine d’années son aîné. Gauguin est installé chez Marie-Jeanne Gloanec depuis un mois, et s’est déjà imposé à Pont-Aven comme un guide ; le jeune peintre descend à l’auberge pour quelques jours seulement, mais ces derniers furent une révélation. La relation entre les deux hommes débutera véritablement deux ans plus tard, en août 1888, à la fois créatrice et destructrice. Entre-temps, Émile Bernard a étudié, travaillé et, en juillet-août 1887, a peint notre Jeune Paysanne bretonne. Ayant figuré à de nombreuses expositions – depuis celle de New York, chez Hirschl et Adler en 1957, à celle du musée de Pont-Aven, en 2003 –, notre toile, dès 1969 et jusqu’à aujourd’hui, était conservée dans une collection particulière bretonne. Rappelons qu’Émile Bernard est né le 28 avril 1868. Il a donc dix-neuf ans lorsqu’il exécute cette oeuvre. Instruit du travail des premiers symbolistes, notamment de son ami Odilon Redon et de l’écrivain Albert Aurier, il est également fasciné par la peinture des primitifs français et italiens. Deux influences que l’on retrouvera dans son art les années suivantes et, déjà, dans notre portrait aussi hiératique que spirituel, qui pourrait être l’un des tout premiers tableaux réalisés dans cette nouvelle manière élaborée avec son ami Louis Anquetin. Leur invention ? Le cloisonnisme. Un cerne enferme chaque forme composée d’une couleur pure, posée en aplat –manière de mettre un terme au divisionnisme des impressionnistes tout en se rattachant à l’art populaire. Un parti pris qui ne manqua pas de séduire Paul Gauguin.
"Je crie bien fort faites attention au petit Bernard, c’est quelqu’un", s’exclamait le maître ! Peu à peu, sous l’influence des estampes japonaises vues chez Samuel Bing, le cloisonnisme aboutira au synthétisme, avec des formes et des couleurs simplifiées à l’essentiel. La même année 1888, Émile Bernard peint les fameuses Bretonnes dans un pré et Paul Gauguin La vision après sermon ; chacun se proclame alors père du synthétisme. Si l’entente cordiale demeure un temps, le divorce est consommé en 1891, avec pour funeste conséquence la fin de la plus prolifique période artistique d’Émile Bernard, qui n’aura finalement duré que six années. En 1892, Bernard s’oriente vers une peinture plus religieuse et classique, avant de s’exiler en Égypte...
Ses oeuvres de jeunesse n’en sont que plus convoitées !
Caroline Legrand
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