La Gazette Drouot
Coup de coeur - Un candélabre en ivoire
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Métissage artistique
L’expansion coloniale britannique a donné lieu à de séduisants télescopages culturels.
En témoigne ce candélabre, où l’ivoire remplace le bronze. Fastueux, non ?

Adjugé 480 000 euros (594 816 euros frais compris)
Atelier de Murshidabad, d’après des dessins de Matthew Boulton et de William Chambers, fin de l’époque George III (1760-1820), premier quart du XIXe siècle. Candélabre en ivoire, h. 83, diam. 48 cm.
Vendredi 11 décembre 2009, salle 14 - Drouot Richelieu.
Lafon SVV. M. Dillée.

Incontestablement, ce candélabre appartient davantage à la catégorie des objets de grande curiosité qu’à celle des luminaires.
Il a été réalisé en Inde, à Murshidabad, au début d’un XIXe siècle fort turbulent, aussi bien du point de vue politique que stylistique. Le pays des maharajas est alors l’objet de toutes les attentions du royaume d’Angleterre et le Bengale constitue depuis 1757 un terrain d’expérimentation privilégié pour la future plus grande puissance coloniale. Auparavant et profitant de l’affaiblissement de l’empire Moghol, Murshid Quli Khan devient, en 1704, le premier nabab indépendant du Bengale. Il crée une nouvelle capitale et lui donne son nom, Murshidabad. En 1756, son petit-fils, Siraj, monte sur le trône, aussitôt attaque les forces britanniques à Calcutta et s’empare de Fort William.
Hélas, il est défait l’année suivante, durant la bataille de Plassey. La Compagnie anglaise des Indes orientales va dès lors exercer une large domination, aussi bien politique que commerciale. Les artisans bengalis sont dépendants des manufactures de la Compagnie, leur production étant achetée à un prix arbitrairement fixé. Le travail de l’ivoire est l’une des spécialités de Murshidabad. On sait peu de l’organisation des ateliers et aucun nom n’a encore été identifié... Néanmoins, lorsque la ville est devenue la capitale du Bengale, les meilleurs artisans de la région sont venu travailler pour la cour. Leur haut niveau de qualification s’explique par le fait que la coutume exigeait une multitude d’accessoires pour les potentats, dont les propres éléphants fournissaient souvent la matière première. Les Britanniques furent en tout cas vite séduits par cet artisanat, dont la production leur était souvent offerte en présent. Ainsi, l’étonnant mobilier en ivoire massif, comprenant une paire de fauteuils et une table, conservé au Victoria & Albert Museum de Londres a-t-il été offert par la régente du royaume du Bengale au premier gouverneur général de l’Inde, entre 1773 à 1785, Warren Hastings. Les sièges à cinq pieds sont le fruit d’un savant métissage, mêlant aux sources indiennes et chinoises celles de l’Europe. Les ivoiriers indiens connaissaient sans doute les livres de modèles d’architectures et d’ornements.
Ces derniers fournissaient aussi bien des dessins exotiques ou européens. Le grand maître du néoclassicisme William Chambers a ainsi publié, en 1757, un livre largement diffusé sur les ornements chinois. Les griffons de notre candélabre reprennent ceux d’un bougeoir décrit dans un autre recueil de Chambers, la troisième édition de son Treatise on the Decorative Parts of Civil Architecture. Le dessin des bras est quant à lui redevable à un modèle élaboré par Matthew Boulton, au début des années 1770, et réalisé en France par Pierre Gouthière. Enfin, la cariatide éplorée fut créée, vers 1810, par le sculpteur James Smith et a été utilisée par Benjamin Lewis Vulliamy pour des feux livrés au munificent prince Régent, futur George IV, en décembre 1814.
Notre candélabre appartient à un rarissime type de production de prestige de Murshidabad, toujours l’objet de commandes spéciales. Il a appartenu aux collections des princes de Polignac, dans lesquelles il a pu entrer à l’occasion de deux alliances. Jules de Polignac a en effet successivement épousé Barbara Campbell, en 1816, une descendante des ducs d’Argyll, et en 1824, Marie-Charlotte Parkins, fille de lord Radcliff.
Une affaire décidément internationale !
Sylvain Alliod
http://www.gazette-drouot.com/static/resultat_vente_encheres/liste.html http://catalogue.gazette-drouot.com/ref/ventes-aux-encheres.jsp