La Gazette Drouot
Un plat en faïence
En régions/Les femmes au pouvoir !
La faïence comme reflet de la société, ou quand un saladier de Nevers nous raconte les changements de mentalité et les initiatives au féminin à la fin du XVIIIe siècle…

Tout ce que l’on aime dans la faïence ancienne ! des décors historiés décrivant avec minutie, mais aussi un brin de naïveté, les us et coutumes de la société… Ce plat est bien plus qu’un simple objet de décoration, c’est une image de nos ancêtres, un compagnon d’antan. La manufacture de Nevers
a bien compris l’attachement de sa clientèle au goût populaire. Créée à la fin du XVIe siècle sous
l’influence italienne, la faïencerie connaîtra une période des plus florissantes aux XVIIe et XVIIIe siècles. Après s’être laissée tentée par le goût persan, puis chinois, Nevers décide de prendre un chemin différent de celui des autres manufactures, et se tourne vers les pièces populaires. Parmi les sujets les plus exploités figurent des décors patronymiques animés de saints, mais aussi des scènes anecdotiques inspirées des nombreuses gravures largement diffusées au XVIIIe. Le commerce fluvial de la Loire, la conquête des airs, avec l’invention du ballon, la Révolution, mais aussi «l’arbre d’amour» sont les thèmes les plus prisés. Ce dernier remonte à l’Antiquité. Si les femmes d’Aristophane n’hésitaient pas à faire la grève de l’amour pour obtenir ce qu’elles voulaient de leurs maris, celles des images d’Épinal du XVIIIe prennent les initiatives, afin de dénicher un époux potentiel. Ce motif iconographique, proche de «l’arbre de vie» sur le plan formel et du «mât de Cocagne» sur le contenu, existait depuis déjà deux siècles, mais les rôles étaient inversés et c’étaient alors les hommes qui se trouvaient au pied et les femmes en haut de «l’arbre au beau fruit». Désormais, les femmes usent de tous les stratagèmes possibles pour faire descendre les hommes. L’ange de l’Amour préside à cette scène largement commentée par des phrases rimées, tirées de chansons populaires. «Allons descendés chers amants et ne soyés pus rebelles, vous seres chéris tendrement de vos maitresses fidelles», clament-elles. Certaines proposent même des cadeaux, comme «la charmante Isabeau» qui «lui présente un beau chapeau», tandis que d’autres tentent quelques subterfuges : «d’une main la Belle Susanne avec son cordau tire ce gros badau et de l’autre lui présente une canne»… Finalement, certaines se décident à utiliser la manière forte en sciant l’arbre au niveau de son tronc. «Courage Margot nous aurons pièce ou morceau» ! Rassurez-vous,
une phrase en bas du saladier, semble dessiner une fin heureuse : «Mesdames nous allons tous descendre appaisés toute votre fureur». L’humour est évidemment au centre de la représentation.
La société aux XVIIIe et XIXe siècles est largement dominée par les hommes, aussi peut-on se moquer des femmes recherchant avec peine un mari afin de subvenir à leurs besoins. Bien qu’aucune revendication sociale ne soit encore concevable à cette époque, on peut se laisser aller à quelques interprétations en admettant que les femmes prennent désormais des initiatives dans leur vie amoureuse, certainement aussi dans leur existence en général. Un premier pas vers un peu plus de liberté…

nevers

Nevers, saladier patronymique en faïence à bord contourné à décor polychrome
dit à l’«arbre d’amour», daté 1805 (an 13), et inscrit «Philippe Bernardin», diam. 34 cm, h. 9 cm.


QUAND ?
Samedi 11 octobre 2014

OÙ ?

Château-Thierry - Brasles.
Sophie Renard SVV. Mme Finaz de Villaine.


COMBIEN ?
Estimation : 4 000/6 000 euros.

La Gazette Drouot n° 34 - Vendredi 10 octobre 2014 - Caroline Legrand


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