La Gazette Drouot
Un paysage de Joachim Patinir
Le paysage comme métaphore

Joachim Patinir est considéré comme l’un des inventeurs du paysage flamand.
Un grand paysagiste certes, mais pas seulement...

L’historien d’art André Barret a écrit, dans son ouvrage consacré à l’artiste : “Patinir est un moment de grâce dans l’histoire de la peinture”... Avec des moyens très simples, en effet, le peintre crée un monde harmonieux, silencieux, celui de la création, où règne la paix. Le premier plan est peint dans une palette d’ocres souvent assez sombre, le médian traité dans une gamme de vert, s’étirant jusqu’au bleu de l’arrière-plan. Il n’est pas le seul à utiliser cette méthode, retenue de la leçon du maître Léonard, aussi pratiquée par Giorgione, son contemporain vénitien, mais avec un tout autre résultat. Patinir construit son tableau à partir d’une perspective aérienne : suivant une courbe, la composition va en s’élargissant jusqu’à l’horizon, des rochers de part et d’autre s’élevant, abrupts. Il les place à des niveaux différents, afin de “creuser” le paysage. À cette perspective panoramique, il superpose moult détails, peints avec minutie, préciosité et comme pris sur le vif : des maisons dans la campagne, des bergers gardant des troupeaux, l’activité maritime ou fluviale, etc. Ces éléments sont récurrents dans le peu de tableaux connus de sa main, dont quatre sont conservés au musée du Prado, entrés très tôt dans les collections royales espagnoles. Dans ses Comentarios de la pintura, don Felipe de Guevara plaçait déjà, en 1540, Rogier van der Weyden, Jan van Eyck et Joachim Patinir sur le même rang d’excellence. Si son oeuvre a marqué les esprits, les éléments biographiques sont plus que minces. Joachim Patinir, ou Patinier, est né à Dinant, ou Bouvignes, en 1485 ; en 1515, il est inscrit à la Guilde d’Anvers, où il meurt neuf après. Il semblerait qu’auparavant il ait résidé à Bruges, où il se serait lié avec Gérard David. Certains avancent même qu’ils auraient fait ensemble, vers 1512-1513, le voyage en Italie, travaillant à Gênes. Dans son Livre des peintres, Carel van Mander signale qu’il travailla avec Joos van Cleve, réalisant les fonds des tableaux. Un inventaire des collections de l’Escorial, daté 1574, décrit le tableau de Patinir La Tentation de saint Antoine, aujourd’hui au Prado à Madrid, avec des figures peintes par Quentin Metsys. On sait aussi qu’il faisait partie du cercle d’amis d’Érasme à Anvers grâce à Dürer, avec qui il semble avoir été proche : le graveur fit son portrait lorsqu’il vint assister au second mariage de son ami, en 1520.

patinir
Adjugé 150 000 euros au marteau.
Joachim Patinir et son atelier (1480/1485-1524). Paysage avec saint Christophe,
huile sur panneau de chêne, 30 x 40 cm.
Lundi 11 juin 2012, salle 4 - Drouot-Richelieu, à 15 h. Pierre Bergé & Associés SVV. M. Millet.
Dürer lui laissa aussi quatre études de saint Christophe – conservées au cabinet des estampes de Berlin –, justement sujet du tableau présenté lors de la vente du 11 juin. Patinir puise dans la Légende dorée de Jacques de Voragine pour les figures de son tableau. Réprouvé, tel était alors le nom du futur saint, était de “taille gigantesque” et d’un “aspect terrible [...] il lui vint à l’esprit de chercher quel était le plus grand prince du monde et de demeurer près de lui”. Un roi chrétien qui se prosterne dès qu’il voit un signe du diable doit être celui-là ; il se met au service de ce dernier, qui fuit devant une croix. Réprouvé cherche alors à se soumettre au Christ, et un ermite l’instruit dans la Foi. Il lui demande de se mettre au service des autres en faisant traverser le fleuve aux pauvres, aux infirmes et à tous ceux qui le lui demanderaient. C’est ainsi qu’un enfant se trouve juché sur ses épaules, de plus en plus lourd, les flots montant autour d’eux. Le géant mène à bien sa tâche. L’enfant révèle sa véritable identité, Jésus-Christ, et lui sera désormais Christophe. Dans ce paysage, spirituel plus que réaliste, on l’aperçoit au milieu du fleuve, l’ermite lui indiquant la route avec une lanterne. Sur l’autre rive, encore dans l’ombre, un sentier traverse une roche, allégorie du chemin ardu pour arriver à la vie chrétienne. Patinir veut nous faire contempler l’univers infini, où l’homme peut prendre place dans le respect de sa foi en Dieu. Loin des désastres du monde, de la folie des hommes et de l’agitation des villes, il aime les collines, les aiguilles de pierre, les fleuves, les estuaires, les nuages et, surtout, cette lumière irréelle qui magnifie toute la composition.
La Gazette Drouot n° 23 - 8 juin 2012 - Anne Foster


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