La Gazette Drouot
Diehl
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Flirt japonisant
Créé par Diehl pour l’exposition universelle de 1878, ce modèle pimente l’éclectisme
alors en vogue d’épices exotiques et annonce le fleurissement de l’art nouveau
Adjugé 58 000 euros.
Diehl à Paris, «souvenir de l’Exposition de 1878», table de salon en placage de bois indigène marqueté de bois teinté, citronnier ou sycomore
sur fond d’amarante, pieds tournés laqués noir,
ornementation en métal peint.
73 x 38 x 35 cm.

Vendredi 11 juin 2010,
salle 1-7 – Drouot Richelieu.
Thierry de Maigret SVV. Cabinet Dillée.

Mais qu’est-ce qui fait courir la foule à l’Exposition universelle de Paris de 1878 ? Chez Schneider, on s’extasie devant la maquette en bois – grandeur nature – du marteau-pilon du Creusot imaginé par François Bourdon. Ce monstre d’acier, haut de vingt et un mètres, est capable de la plus grande sauvagerie pour forger des lingots de fer et d’acier de cent vingt tonnes. Il peut aussi reboucher une bouteille de vin avec une extrême délicatesse. Quant au Japon, il fait fureur. Dans la Gazette des beaux arts, Ernest Chesneau livre ce cri du coeur : "Nous avons eu en très peu de jours tous les envois de la section japonaise au Champ de Mars enlevés par nos collectionneurs à des prix d’une cherté fabuleuse. Ce n’est plus une mode, c’est de l’engouement, c’est de la folie". Sur le stand de la maison Christofle, deux meubles d’encoignure japonisants, imaginés par Émile Reiber, déclenchent l’enthousiasme.
Toujours dans la Gazette des beaux arts, on peut lire qu’ils sont "comme dessin et comme exécution, les deux plus merveilleux exemples que nous connaissons". L’un deux appartient de nos jours aux collections du musée des Arts décoratifs de Paris. Incontestablement, «La mode japonaise a envahi les arts» ! Le top départ de cet engouement avait été donné lors de la précédente Exposition universelle parisienne, en 1867, où l’on découvrait l’art de l’archipel nippon. En 1873, le financier Henri Cernuschi expose la riche collection de meubles et objets rapportés d’un périple de deux ans et demi en Asie. Avec 3 500 pièces, l’art du pays du Soleil-Levant y est particulièrement bien représenté. Alors que l’on ne connaissait du Japon – pays fermé jusqu’en 1854 – que les estampes et quelques variétés de céramiques, cette exposition va avoir une influence considérable. On sait que Reiber l’a vue. Quid du fondateur de la maison qui a commis notre guéridon, Charles-Guillaume Diehl (1811-1885) ? Ce fabricant, originaire du grand-duché de Hesse, ne s’est néanmoins pas distingué par sa folle originalité. Il a bâti sa réputation sur des meubles répondant au goût de l’époque. Comprenez "dans le genre de Boulle" et autres adaptations réalisées avec plus ou moins de bonheur des différents styles "historiques" français. Bref, Diehl prospère sur l’éclectisme ambiant, employant en 1870 pas moins de six cents ouvriers. Pour ses participations aux grandes manifestations internationales, il fait preuve d’un peu plus d’audace, se risquant vers les sources égyptiennes ou étrusques, ce qui lui permet de remporter des récompenses. En 1878, il présente «des meubles néo-grecs très étudiés et très savants», jugés par le rapporteur de l’exposition «un peu attardés». Ce n’est pas le cas de notre guéridon, qui surfe sur la vague japoniste. Si sa structure – à l’exception de son savant jeu de jambes – évoque quelque table à ouvrages ou coiffeuse Louis XV, son décor est résolument inspiré des motifs propres aux estampes et à la céramique nippones, ainsi qu’aux bronzes et autres netsuke ou okimono. Le naturalisme japonais y fait merveille – et trace la route à l’art nouveau. La France n’est évidemment pas le seul pays européen à s’être converti à la japanomania. La vieille rivale anglaise l’a même précédée. Dès 1862, les productions de l’archipel extrême-oriental éblouissent les visiteurs de l’exposition Universelle de Londres, alors qu’Edward William Godwin décore sa demeure à la mode nippone, avant de s’attaquer à celles de James Abbott Whistler et d’Oscar Wilde. En 1867, il dessine le premier de ses dressoirs japonisants en bois noirci, qui feront son succès et la renommée de l’Aesthetic movment, que l’on peut aussi appeler «anglo-japonais». En France, pourtant, le japonisme avait déjà en 1865 des adeptes. Par exemple, les frères Goncourt qualifient dans leur journal la princesse Mathilde de «révolutionnaire» pour avoir affiché dans un dîner sa préférence pour un vase japonais plutôt qu’étrusque. Nous n’aurons néanmoins pas de style franco-japonais clairement identifié, auquel pourrait toutefois prétendre notre guéridon et les meubles de Christofle. Si les créations de Godwin préfigurent l’art nouveau glaswégien de Mackintosh, le coup de fouet 1900 – fusionnant entre Paris, Nancy et Bruxelles le répertoire naturaliste et les formes courbes inspirées du rococo – est en germe dans la petite table de Diehl. Comme pour les meubles de Thonet, la force vive de la vapeur qui anime le marteau-pilon du Creusot a permis de courber ses montants fort élégamment entrecroisés. Incontestablement, Charles-Guillaume Diehl cachait bien son jeu et s’avère plus révolutionnaire qu’il ne paraissait !
Sylvain Alliod
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