La Gazette Drouot
La vierge par Louis Lagrenée
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Ode à l’amour
Un tableau religieux magnifiant la tendresse maternelle devrait prochainement toucher
bon nombre d’amateurs, à Saumur. Coeurs de pierre s’abstenir !
Adjugé 29 000 € au marteau.
Louis Lagrenée (1725-1805), La Vierge veillant l’Enfant Jésus endormi, toile, 59 x 74 cm.
Saumur, samedi 10 juillet 2010. Xavier de La Perraudière SVV.
Cabinet Turquin-Mauduit.
Si le siècle des lumières fut celui des Liaisons dangereuses, il a aussi fait rayonner des sentiments nouveaux, comme l’attachement maternel. Des artistes tels Chardin, Greuze, Fragonard ont eu à coeur de représenter les joies de la maternité. Beaucoup d’ouvrages recommandent aux jeunes mères de s’occuper personnellement de leurs enfants. Eh oui, le propos du livre d’Élisabeth Badinter, L’Amour en Plus, pourrait être celui de notre toile !
Peinte dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, la scène représente la Vierge Marie. Attentive et émerveillée, elle se penche sur Jésus nouveau-né ; aidée de deux angelots, notre madone surveille l’enfant dormant paisiblement. Un pedigree original, en complète harmonie avec la solidité des liens maternels, distingue d’emblée notre tableau, inédit sur le marché. Issue d’une succession régionale, cette toile a en effet été transmise de mère en fille sur cinq générations ! Sa première propriétaire, Félicité-Sophie, la duchesse de La Rochefoucauld (1745-1830), la donne d’abord à sa petite-fille, la marquise de Castelbajac, qui la remet à la duchesse de Reggio. Elle est ensuite léguée aux marquises de Quinsonas et de Chavagnac jusqu’aux descendants actuels. Ce tableau est l’oeuvre de Louis Lagrenée, connu sous le nom de Lagrenée l’Aîné. Élève du peintre d’histoire Carle Van Loo, le jeune homme achève à Rome sa formation, durant quatre ans. Revenu en France, Lagrenée est reçu en 1755 à l’Académie royale, avec son spectaculaire Enlèvement de Déjanire. Aujourd’hui conservée au Louvre, cette peinture révèle l’influence de grands maîtres italiens du seicento. Appelé en 1760 à la cour de Russie, le peintre français reçoit le titre de directeur de l’Académie de Saint-Pétersbourg et laissera plusieurs tableaux religieux pour la chapelle impériale. Revenu en France trois ans plus tard, notre artiste participe à de grands travaux, notamment pour la décoration de la chapelle Saint-Louis à l’École militaire. La bonne étoile de Lagrenée perdure sous la direction d’Angiviller. En véritable archétype du peintre académique des Lumières, notre homme mènera une brillante carrière officielle et sera nommé, en 1781, directeur de l’Académie de France à Rome.
Les commandes officielles ne manquent pas, non plus que celles de particuliers sensibles à sa peinture raffinée, chargée d’inflexions sentimentales : parmi les premiers mécènes, on compte le banquier Pâris de Montmartel. Également très prisés, ses petits tableaux religieux représentent le plus souvent Marie-Madeleine ou la Vierge Marie, à l’image de notre toile. Le raffinement des demi-teintes, les accords subtils des couleurs claires soulignent un métier sûr et brillant. Lagrenée a choisi d’enfermer les figures dans un cadre intimiste, la scène se déroulant sous une simple colonnade dorique. Dénuée d’emphase, la composition renforce le sentiment de douceur ineffable et d’abandon surnaturel. Tout en contemplant son fils, Marie porte la main à son coeur : elle évoque ainsi la prophétie de Siméon, l’un des mystères les plus essentiels du christianisme. Délicatement modelée, la lumière cisèle gracieusement les visages. Adoucissant les contours, elle atténue aussi la crudité du nu, à l’évidence observé d’après un modèle vivant. Sans apprêts, sans effets dramatiques, Lagrenée nous fait simplement partager un moment d’intimité entre une mère et son nouveau-né...
Chantal Humbert
http://www.gazette-drouot.com/static/resultat_vente_encheres/liste.html http://catalogue.gazette-drouot.com/ref/ventes-aux-encheres.jsp