La Gazette Drouot
Dans le Sud, sur les pas de Mela Muter
Chronique d’une vie

Découverte lors d’un inventaire près d’Orléans, cette toile de Mela Muter nous rappelle toute
la sensibilité de l’artiste d’origine polonaise. Une ballade à Collioure, ça vous dit ?

Collioure est un lieu mythique de la peinture du XXe siècle. Henri Matisse et André Derain s’y retrouvèrent en 1905 ; de leur travail naquit le fauvisme. Ils seront suivis par Albert Marquet, Raoul Dufy et Othon Friesz, mais aussi, quelques dizaines d’années plus tard, par Mela Muter. Sur les pas des fauves, cette peintre d’origine polonaise saura se frayer son propre chemin. Elle découvre le sud de la France et Collioure de 1920 à 1925, date de notre tableau. Là, les paysages lui inspirent de nombreuses toiles hautes en couleur, au cadrage resserré, où la construction tourmentée est assagie par des formes très architecturées, où les touches riches en matière rehaussent un dessin à la fois sûr et léger. Celle que l’on surnommait “la Van Gogh polonaise” est une grande voyageuse. Née à Varsovie dans une famille juive aisée et cultivée, Maria Melania Mutermilch s’installe en 1901 à Paris. Elle a vingt-cinq ans, n’a suivi qu’une année de cours à l’école de dessin pour femmes, décide de s’inscrire à l’académie Colarossi, puis à la Grande Chaumière. La maternité l’empêche de participer de façon régulière aux cours, mais dès 1902 Mela Muter expose dans les salons parisiens. Elle présente aussi chaque année ses oeuvres en Pologne et compte vite parmi les personnalités de Montparnasse. On l’a d’ailleurs rapidement rattachée à l’école de Paris, surtout pour ses liens avec les artistes de son pays natal, tels Stefan Zeromski ou Léopold Gottlieb. Affirmant un grand sens de la psychologie, ses portraits de personnalités de tous milieux, souvent ses amis, lui apportent la célébrité. Jugez plutôt, la liste parle d’elle-même : Erik Satie, Maurice Ravel, Georges Clemenceau, François Pompon, Romain Rolland, Ambroise Vollard, Henri Barbusse, l’architecte Auguste Perret ou encore son grand amour, le poète Rainer Maria Rilke... Son périple, lui, ne devait pas se limiter à la ville lumière, puisque Mela Muter voyagea aussi en Espagne, en Italie, aux États-Unis ou en Grande-Bretagne. Sans oublier la Bretagne, où elle fréquente les peintres de l’école de Pont-Aven. Elle se convertit au catholicisme en 1923, est naturalisée française deux ans plus tard. Hélas, au début du second conflit mondial, son fils André décède. En 1940, elle se voit contrainte de se réfugier en Avignon. Après la guerre, elle regagne Paris, mais reviendra régulièrement dans le Vaucluse et sa région. Entre le Sud et Mela Muter, c’est une histoire d’amour semblable à celle de Cézanne avec la Provence. Les formes cubisantes du maître ne sont-elles d’ailleurs pas présentes dans notre toile ? De l’oeuvre d’un autre modèle, Othon Friesz, on retrouve les tonalités ocre, mais aussi les bleus et les rouges francs. Une construction puissante, des couleurs pures et un sentiment d’intimité règnent sur cette composition. Un paysage dont le véritable sujet pourrait bien être les deux femmes en plein travail sous les rayons ardents du soleil... Cette peinture instinctive et brûlante d’intensité ne devrait à nouveau pas manquer son but : vous émouvoir.

photographie

Mela Muter (1876-1967), Collioure, le port d’Avall et le faubourg,
huile sur toile, 61 x 81 cm.

QUAND ?
Samedi 9 novembre 2013

OÙ ?
Orléans, Pousse-Cornet SVV

COMBIEN ?
Estimations :25 000/30 000 euros

La Gazette Drouot n° 37 -1er novembre 2013 - Caroline Legrand


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