La Gazette Drouot
Une toile d'Emily Kame Kngwarreye
Territoire du rêve de l’igname
Utopia, dans l’"outback" australien, abrite une colonie d’artistes aborigènes,
dont Emily Kame Kngwarreye est une figure majeure.
Du vent, du sable, des nuages courant dans le ciel... L’homme se sent tout ensemble perdu dans cette immensité et partie intégrante de la nature. Car il faut la connaître intimement, pour survivre dans ce paysage rythmé de graminées «triodia», l’herbe porc-épic, d’arbustes du genre acacia aneura et des lianes éparses de l’igname sauvage, également appelée «dioscorée chevelue». Les ruisseaux sont le plus souvent à sec, la faune comprend des kangourous, des lézards et des serpents, des perruches et des cacatoès. Très tôt, les colons ont importé en Australie des chevaux, des dromadaires, des dingos (chiens domestiques devenus sauvages) et des lapins. En 1927, certains s’installent sur les bords de la Sandover River ; devant l’abondance de lapins, qu’ils peuvent attraper à la main, ils pensent avoir trouver une terre promise. Utopia est née, la population autochtone est déplacée de sa terre originelle, jusqu’à la reconnaissance du droit des Aborigènes sur le pays, à la fin des années 1970. Un mouvement notamment initié par les artistes entretenant le traditionnel "temps du rêve". Toujours lié à un territoire – itinéraire, site, point d’eau - il fait vivre l’esprit ancestral créateur du lieu, dans son sens topographique et, loin d’être figé, s’enrichit avec les générations. Emily Kame Kngwarreye est une de ces artistes magiciens, renouvelant les sources et les expressions du Rêve. Née vers 1910 à Alhalkere, communauté d’Utopia, elle réalise d’abord les dessins pour les cérémonies féminines puis, vers les années 1980, la peinture sur tissu, le batik. Elle expliquait qu’elle était devenue paresseuse, trouvant la technique du batik répétitive et fatigante. Elle utilise l’acrylique introduit par Rodney Gooch, du Central Australian Aborignela Media Association (CAAMA), et figure dans la première exposition consacrée aux peintres d’Utopia, à Sidney en 1989, avec son tableau Emu Woman, en couverture du catalogue. D’emblée ses oeuvres attirent l’intérêt des spécialistes, avant de conquérir les collectionneurs.
Adjugé 9 000 €.
Emily Kame Kngwarreye (vers 1910-1996),
Yarla Jukupurra - Rêve de l’igname - Bush Potato Dreaming, 1995,
acrylique sur toile de lin, 96,5 x 125 cm.
Lundi 9 mai 2011, Drouot-Montaigne, à 20 h. Cornette de Saint Cyr maison de ventes SVV. M. Berthier.
À plus de quatre-vingts ans, Emily crée des peintures selon la technique des points, visible dans nombre d’oeuvres aborigènes, mais en renouvelle la manière. Variant la taille, les couleurs, les superposant ou laissant apparaître la toile, elle les organise en lignes parallèles horizontales et verticales ; enfin, des bandes épaisses évoquent l’étrange végétation de l’igname, dont la tubercule, base de l’alimentation dans cette région désertique, est particulièrement difficile à trouver et constitue le travail féminin par excellence. Un sujet d’inspiration important pour celle dont le nom, «Kame», signifie la fleur de la plante. Les dernières années, la ligne s’assouplit, court sur la toile, s’enchevêtre. Son art n’est pas sans évoquer l’expressionnisme abstrait d’un Pollock ou d’un Kline... Emily Kame Kngwarreye passera de tableaux vivement colorés à l’usage du noir et blanc. Le musée du quai Branly a fait l’acquisition d’une de ses oeuvres l’année dernière, à l’instar de nombreuses collections publiques. Ce qu’elle nous transmet, c’est son propre rêve exprimé par son dessin de peinture corporelle («awelye»), l’igname, le lézard des montagnes, les graminées, le dingo et l’émeu. Emily Kame Kngwarreye communique l’énergie de sa terre : les structures du paysage, le cycle des saisons, la terre craquelée par la sécheresse, les subites crues des rivières, les averses torrentielles, les motifs des graines et la forme des plantes... Bref, l’esprit qui imprègne son univers. Mais tout en introduisant des combinaisons de formes et de couleurs jusqu’alors inconnues dans la peinture de la communauté d’Utopia, tout en préservant le respect de la tradition. Il ne nous reste plus qu’à suivre, avec elle, les méandres du rêve de l’igname.
La Gazette Drouot N°18 - 6 mai 2011 - Anne Foster


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