La Gazette Drouot
Coup de coeur - Bart van der Leck
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Un fabuleux destin
Quand Bart van der Leck applique le langage pictural de Mondrian
et ses amis pour illustrer Andersen... Histoire des métamorphoses d’un conte.

Adjugé 1 500 € sans frais.
Hans Christian Andersen (1805-1875)
- Bart van der Leck (1876-1958),
Het vlas, Amsterdam, Dee Spieghel, s. d. (1941). In-8, 20 pages,
couverture illustrée.
Lundi 9 mars 2009, salle Rossini.
Alde SVV. M. Courvosier.

Rares sont les artistes s’intéressant à la littérature enfantine au point d’inventer une typographie en écho à l’illustration !
Ce pari fut pourtant relevé par Bart van der Leck pour le conte Het Vlas, ("Le Lin") de Hans Christian Andersen, traduit du danois en 1941 par Marie Nijland-van der Meer de Walcheren.
Un véritable défi en pleine guerre et dans un pays, les Pays-Bas, qui ne reconnaît pas encore les artistes du mouvement De Stijl. Les contributions typographiques de ce mouvement sont fort peu nombreuses. Citons l’en-tête de la revue De Stijl, qui paraît de 1917 à 1931, les oeuvres graphiques de Huszar et celles de Van der Leck. Ce dernier invente un alphabet composé de blocs et de lignes (horizontales, verticales et diagonales) proche de sa peinture, où la figure est aussi fragmentée selon un schéma très strict, au nombre restreint de formes, de couleurs et de signes. L’illustrateur compose toutes les pages du conte, imprimées avec des casses spécialement fabriquées. On peut même voir là un condensé de la carrière artistique de Van der Leck. Issu d’une famille ouvrière, le jeune Bart entre en apprentissage chez un maître verrier à Utrecht, où il rencontre Piet Klaarhamer, architecte, ébéniste et, surtout, mentor. Les premières oeuvres du jeune Bart se rapprochent du symbolisme, mais aussi et plus étonnamment, des frises égyptiennes. Elles traitent de sujets sociaux auxquels la simplicité des formes et des couleurs confère un aspect monumental. Toujours dans cette voie, Van der Leck limite sa palette aux teintes primaires – bleu, rouge et jaune – et construit rigoureusement sa composition, en privilégiant une architecture horizontale et verticale.
En 1916, Van der Leck peint son premier tableau non-figuratif, un triptyque intitulé Mine, aujourd’hui conservé au Gemeentemuseum de La Haye ; c’est aussi l’année de la rencontre avec Mondrian. La surface de la toile s’anime alors de rectangles et de carrés de dimensions variées, où seuls le rouge, le bleu, le jaune et le noir jouent sur un fond blanc. L’artiste a trouvé son vocabulaire, mais se sent à l’étroit dans les théories prônées par Van Doesburg.
Grâce à un contrat avec Hélène Kroller-Müller, la vie matérielle de sa famille est assurée et il se tourne de plus en plus vers une réflexion sur l’art et l’architecture, ouvrant ses recherches aux arts appliqués (vitrail, céramique, illustration), les oeuvres sans cadre s’associant ainsi dans un rapport dynamique avec leur environnement. Un concept parfaitement visible dans la composition de ce livre. Publié en 1848, Le Lin compte parmi les textes les plus poétiques, où la nature et le déroulement du récit sont décrits en images évocatrices. Ainsi, la magie du conte fascine-t-elle grands et petits du monde entier à travers le temps. Dans n’importe quel pays, le lecteur ou l’auditeur retrouvera dans son parcours celui d’un plant de lin...
Van der Leck choisit d’inscrire le texte par blocs irréguliers, rythmés par des rectangles et carrés rouges, bleus ou jaunes, les illustrations reprenant les tirets et les points de la calligraphie. La première vignette montre "des gens qui prirent le lin par le haut et l’arrachèrent avec ses racines" ; "On le mit dans l’eau comme si on allait le noyer", rappelle la deuxième. Puis, "On le posa sur le feu" et après avoir été broyé et cardé, le lin "fut sur le métier à tisser [...] et alors, il devint un morceau de toile d’une taille superbe", tel le beau rectangle jaune. La mise en page est à la fois aérée et stricte, les illustrations s’étagent de part et d’autre en colonne, le regard sinuant pourtant d’un bord de la feuille à l’autre. Le texte et l’illustration forment un tout inaliénable, un chef-d’oeuvre singulier pour un conte peu ordinaire. Le plant de lin devenu morceau de toile se transforme en chemise, puis en pâte à papier, son refrain, "Oh ! que je suis content, que je suis heureux", rythmant ses avatars jusqu’au dernier, où "il ne fut plus que flamme qui monta à des hauteurs où jamais le lin n’aurait pu élever sa petite fleur bleue et qui brilla comme jamais la toile blanche n’aurait pu briller"...
Anne Foster
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