La Gazette Drouot
Une toile Géricault
Vertiges de l’amour
Inédit sur le marché, un tableau de Géricault fera prochainement chavirer bien des amateurs.
Retour sur une torride Love Story antique...
Au fil des Métamorphoses d’Ovide, méli-mélo de légendes grecques, affleure un véritable catalogue des multiples facettes de la sexualité. L’auteur de L’Art d’aimer composait là aussi un manuel d’initiation érotique. Constamment éditées, les Métamorphoses plongent dans les amours des dieux et camouflent de façon extraordinaire la représentation de l’acte sexuel. Zeus, amoureux de Léda, l’épouse du roi de Sparte, se transforme en cygne pour la séduire. De leurs amours seront engendrés quatre enfants, Castor, Pollux, Hélène et Clytemnestre, qui bouleverseront l’avenir de la Grèce... Sous le pinceau des artistes, Léda apparaît nue, lovée et onduleuse comme le col du cygne. Quant à l’oiseau, il s’enroule et se blottit dans le giron de la jeune femme ; entreprenant, il explore du bec tantôt la bouche, tantôt les seins, tantôt le ventre de l’aimée. Leur indissociabilité est telle, qu’on croit regarder une femme oiseau. L’on imagine tout ce qu’un auteur d’ouvrage érotique exprimerait d’une telle situation et du plaisir particulier qu’elle fait naître ! Sur ces points, Ovide reste discret et il appartient aux sculpteurs et aux peintres de rendre l’ambiguïté perceptible. Michel-Ange révèle l’étreinte vigoureuse d’une Léda consentante avec un cygne de taille humaine. Paul Véronèse affiche une Vénitienne aguichante, qui s’unit avec ardeur à un galant cygne blanc... Théodore Géricault, passionné par l’art de la Renaissance, décide en 1816 d’aller en Italie. Séjournant surtout à Rome, il étudie les maîtres, et dessine ainsi une Léda et le cygne très inspirée de l’oeuvre éponyme de Michel Ange. Manifestant une sensualité exacerbée, d’autres oeuvres feront aussi référence à l’accouplement de Zeus et de Léda, comme notre huile sur carton. Authentifiée et incluse dans le catalogue raisonné par Bruno Chenique, à paraître, elle aurait avivée la demeure d’Alfred Mosselman, industriel et mécène franco-belge, avant de rejoindre une collection particulière. Nettement plus proche de la représentation de Véronèse, Léda arbore une luxuriante chevelure blonde ; convulsée, elle fait montre de joues enflammées, signes d’ivresse amoureuse. Prenant son envol, le cygne aux ailes éployées pose d’un geste de possession une patte sur la cuisse de Léda aux jambes accueillantes. Déjà, son bec jaune pénètre dans la bouche entrouverte de notre voluptueuse s’abandonnant aux délices amoureuses.
Adjugé 254 000 euros frais compris.
Théodore Géricault (1791-1824), Léda et le cygne, vers 1817-1818, huile sur carton, 39 x 38 cm.
Lyons-la-Forêt, dimanche 8 mai. Salle des ventes Pillet SVV. M. Chenique.
La scène, invitation fougueuse aux plaisirs charnels, se nourrit également de l’expérience intime du peintre. Charmeur et sensible, Théodore Géricault entretient depuis trois ans une liaison passionnée avec Alexandrine Caruel, la jeune femme de son oncle ; de leur relation naîtra, en 1818, un fils naturel, Georges-Hippolyte. Si notre tableau est certes un résumé brillant du dialogue esthétique avec les maîtres, il s’en distingue toutefois par l’austérité et la rigueur du décor, intensifiant encore l’élan sexuel. À demi allongée, Léda repose sur une peau de lion : présidant les ébats amoureux, ce symbole d’Hercule associe la femme au roi des animaux et indique aussi, selon Bruno Chenique, sur quel registre sont vécues ou fantasmées les pulsions sexuelles de Géricault. Ciselant les formes, une lumière crue confère au couple une présence insistante, presque provocante. Electrisante et d’une puissante franchise érotique, notre huile sur carton est avant tout un bel hymne à la vie. Alors, goûtons sans modération l’élixir d’amour...
La Gazette Drouot N°18 - 6 mai 2011 - Chantal Humbert


http://www.gazette-drouot.com/static/resultat_vente_encheres/liste.html http://catalogue.gazette-drouot.com/ref/ventes-aux-encheres.jsp