La Gazette Drouot
Un portrait de Balthus
Jeunesse bohème
Un des premiers portraits peints par Balthus apparaît en salle des ventes.
Ressurgit alors le parcours d’un jeune homme... que tout destina à devenir artiste.
Une vie est faite de rencontres. Celles de Balthus ont forgé sa personnalité et sa carrière. Mais il nous faut remonter à la première – sa naissance. Fils d’un historien de l’art, peintre et décorateur de théâtre polonais, Erich Klossowski, et d’une mère russe, Elizabeth Dorothea Spiro, dite Baladine, Balthasar est pour ainsi dire tombé dans la marmite quand il était petit. Le jeune homme, né un improbable 29 février 1908, côtoiera ainsi durant toute son enfance des écrivains, des penseurs et peintres célèbres, au premier rang desquels Rainer Maria Rilke. Pour preuve que l’éducation artistique parentale porte ses fruits, son frère ainé n’est autre que l’écrivain et dessinateur Pierre Klossowski. Le poète autrichien fut un proche du couple dès leur installation, en 1903, dans le quartier de Mont-parnasse. Il deviendra même l’amant de Baladine quelques années plus tard, à Berlin, et jouera un rôle éminent dans l’évolution artistique de Balthus. 1914 : la famille, d’origine allemande, doit quitter la France. Elle passe un temps en Suisse, avant d’arriver dans la capitale germanique. Mais, en 1917, le couple se sépare et Baladine part s’installer à Berne avec ses deux fils, puis à Genève, non loin de Rilke. Balthasar et ce dernier travaillent dorénavant régulièrement ensemble à des illustrations d’ouvrages, tandis que l’écrivain donne la préface de Mitsou, une bande dessinée que Balthus réalise à quatorze ans, sur le thème de la disparition de son chat, et qui sera publiée grâce à l’intervention de Rilke auprès d’André Gide. Un début de carrière sous les meilleurs auspices !
Adjugé 150 000 euros.
Balthus (1908-2001) Portrait d’Hedwig Muller, 1928, huile sur toile, 81 x 65,7 cm.
Doullens, dimanche 8 mai 2011. Denis Herbette SVV.
En 1924, c’est le retour à Paris. Balthus s’inscrit en élève libre à la Grande Chaumière et reçoit les conseils de Pierre Bonnard et Maurice Denis... quelques amis de sa mère. La formation se poursuit librement, loin de tout académisme, entre des copies de Poussin au Louvre et des vues du jardin du Luxembourg. Le travail de ce jeune homme d’à peine vingt ans séduit déjà. Le professeur Jean Strohl le subventionne pour passer un été en Italie, en 1926. Deux ans plus tard, Balthus séjourne, de février à septembre, à Zurich. C’est là, chez les Muller, ses hôtes, qu’il réalisera ses premiers portraits, dont notre Madame Hedwig Muller, médecin et compagne de Kurt Tucholsky, un poète engagé qui se suicida en 1935, suite à la destruction de ses écrits par les nazis. Le jeune artiste semble fier de son travail : il a «osé les portraits» ! Provenant d’une collection particulière parisienne, cette toile non seulement transmet le caractère de son modèle, une femme forte et sûre de soi, mais clame également le parti pris de Balthus pour la figuration. Sa ligne de conduite tout au long de sa carrière, menée en dehors de toute forme d’abstraction, mais aussi contre le surréalisme. Peu abondant, son corpus ne contiendrait qu’environ trois cents oeuvres, souvent non datées, ce qui place notre toile parmi quelques privilégiées. L’année suivante fut celle de la première exposition personnelle de Balthus, à la galerie Förter de Zurich. La carrière de l’artiste est définitivement lancée – et se poursuivra durant près de soixante dix ans. Son style évoluera, pour donner naissance à ces oeuvres atypiques, où scènes intimistes et portraits prêteront souvent matière à polémiques, abordant par les poses lascives de ses jeunes modèles le délicat sujet de la perte de l’innocence. Admiré ou détesté, cet artiste entier a toujours réalisé les tableaux tel qu’il l’entendait. Indépendant, inclassable, celui qui aimait se faire appeler comte Balthasar Klossowski de Rola fut un aristocrate «féodal» parmi les modernes, installé dans son château de Chassy en Bourgogne ou dans son chalet suisse. La Renaissance l’inspirait, la tradition picturale lui imposait une ligne de conduite, mais il insuffla par son travail un esprit et une poésie non-conformistes, élaborés au fil de ses années de jeunesse dans un environnement libre et artistique.
La Gazette Drouot N°17 - 29 avril 2011 - Caroline Legrand


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