La Gazette Drouot
Coup de coeur - Une toile de William Scott
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De Pont-Aven à l’abstraction
Bien après Gauguin, William Scott, l’un des plus grands peintres britanniques d’après-guerre, venait à Pont-Aven. Un lieu, des voies multiples...
Adjugé 82 000 euros
William Scott (1913-1989), Mary au bol bleu,
vers 1938-1939, huile sur toile, 61 x 50 cm.
Brest, dimanche 7 mai 2006.
Thierry - Lannon & Associés SVV.
Témoignage d’un artiste à Pont-Aven, ce tableau fut offert par William Scott à Julia Louédec, aubergiste de l’Hôtel de la Poste, rue du Gac. Décédée en 1962, elle était l’épouse du peintre Ernest Correleau. Le couple a joué un rôle important pour l’émulation artistique en ce village. Mais, qu’est-ce qui a poussé un artiste né en Écosse en 1913 d’un père irlandais, ayant étudié à l’université d’art de Belfast puis à la Royal Academy de Londres, à tracer son chemin jusqu’à Pont-Aven ? Son port typique, ses Montagnes Noires et sa campagne, mais aussi ses traditions préservées, aux origines celtes, en font un éden pour les artistes en quête d’authenticité. Ainsi, dans les pas d’un Roderic O’Conor, William Scott arrive dans la bourgade bretonne en 1938. Comme ses prédécesseurs, il se laisse séduire par l’ambiance artistique. Un lourd tribut, aussi : de Paul Gauguin à Maurice Asselin, en passant par Renoir, Loiseau, Sérusier, Bernard, Denis ou Vlaminck... tous ont laissé une forte empreinte. Selon Scott lui-même, sa carrière débute en cet endroit. En 1938 et 1939, avec son épouse, Mary Lucas, il séjourne les printemps et étés à Pont-Aven, les hivers et automnes étant consacrés à Saint-Tropez et Cagnes-sur-Mer. Avec son compatriote Geoffrey Nelson, William Scott crée même la Pont-Aven School of Painting, où il enseigne la figure et la nature morte, tandis que son épouse s’occupe du dessin et de la sculpture, Nelson étant chargé du paysage. Ces deux années furent-elles une parenthèse dans la carrière de ce peintre de l’abstraction ? Après les années de guerre – au cours desquelles il dessine des cartes pour les soldats –, Scott s’installe à Chelsea et n’a plus qu’une seule idée en tête : éliminer la figure et réduire les formes. Ainsi, ses célèbres natures mortes voient le jour. Quant à notre portrait breton, ne pose-t-il pas les bases de ce minimalisme ? Les formes du visage, des bras et de la coiffure de Mary sont déjà sommaires. Cette oeuvre est aussi à l’évidence marquée par plusieurs influences, dont l’art primitiviste de Matisse et de Picasso pour le traitement des formes, et celui de Cézanne dans ses couleurs et son trait de contour bleu. L’esprit symboliste des nabis se lit aussi dans le bol et la cuillère. Émile Bernard, l’ami à qui il a offert son chevalet au moment de son départ, a bien sûr joué son rôle. Division de l’espace, réduction des formes et création d’un langage direct sont dès le début en germe dans le travail de Scott – et demeureront ses préoccupations principales. Une grande première aura lieu le 7 mai prochain à Brest, puisque aucune oeuvre de Scott n’a jusque-là été présentée sur le marché français. Les Anglais ont depuis longtemps pris fait et cause pour l’artiste, puisqu’en 2005 une de ses natures mortes abstraites réalisa outre-Manche le chiffre record de 265 600 £ et une oeuvre de sa période à Pont-Aven montait à 69 600 £ frais compris. Scott est aussi bien représenté dans les grandes collections britanniques, notamment à la Tate Collection de Londres, où l’on peut voir un nu de 1939 figurant Mary. L’artiste n’a jamais oublié le petit port du Finistère, où il retourna en 1946 et en 1977. Deux pèlerinages pour se rappeler la source de son inspiration.
Caroline Legrand
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