La Gazette Drouot
Une toile de Paul Sérusier
Paysage prophétique

Les plus belles oeuvres de Paul Sérusier sont liées aux recherches et trouvailles nabi.
La preuve avec ce Bois rouge, souvenir d’une révélation artistique.

Le mysticisme va bon train à la fin du XIXe siècle. Les peintres nabi jouent cette carte avec volupté et enthousiasme. C’est un étudiant nommé Ledrain, spécialisé dans la traduction de la Bible, qui choisit le terme de “nabis”, ou nebiim en hébreu, signifiant “prophètes”. Paul Sérusier s’en réjouit. Il aime le caractère mystérieux du nom ; un peu comme si, avec ses acolytes, ils appartenaient à une société secrète, régie par des règles spécifiques et usant d’un langage fait de pompeux néologismes.
Avant d’être un mouvement, les nabis sont un groupe d’amis. Leur histoire remonte à l’adolescence. Paul Sérusier, Maurice Denis, Ker-Xavier Roussel et Édouard Vuillard, mais aussi Thadée Natanson et Marcel Proust, se sont connus sur les bancs du lycée Condorcet, rue du Havre à Paris. Un établissement d’élite où les élèves s’épanouissent et développent leurs aptitudes artistiques. En 1883, diplôme en poche, Sérusier s’inscrit à l’académie Julian. Son père, directeur de la parfumerie Houbigant, s’est finalement laissé convaincre : il pourra embrasser une carrière artistique. Là, le jeune homme retrouve nombre de ses amis de lycée, Denis et Vuillard, mais aussi des petits nouveaux, tels Bonnard, Vallotton et Ranson.
Les méthodes d’apprentissage sont encore académiques... mais l’ambiance est bon enfant, propice à l’émulation. Ainsi, à l’automne 1888, quand Sérusier présente Le Talisman, c’est l’effervescence. Tout l’été, il avait séjourné à Pont-Aven, lieu prisé des artistes. Récompensé d’une mention au Salon, il intègre rapidement le groupe d’avant-garde qui loge à la pension Gloanec. Parmi eux, Émile Bernard incite Sérusier à présenter son travail à leur mentor, Paul Gauguin. Enthousiasmé, ce dernier invite le jeune artiste à une séance de peinture en plein air, dans le bois d’Amour.

serusier
Adjugé 308 400 euros frais compris.
Paul Sérusier (1864-1927), Le Bois rouge, vers 1895, huile sur carton marouflée sur toile, 120 x 60 cm.
Brest, samedi 5 mai. Thierry - Lannon & Associés SVV.
De cette expérience naîtra Le Talisman, un paysage synthétique à l’origine de l’éclosion du groupe nabi – et le premier d’une longue liste de tableaux novateurs, à laquelle appartient notre Bois rouge. Celui-ci, depuis son acquisition à Brest en 1980, est conservé dans une collection bretonne. Fier de sa toute dernière création, Paul Sérusier a trouvé auprès de ses amis des oreilles attentives. Maurice Denis a en particulier vécu l’éclosion de cette peinture nouvelle comme une révélation. Grand amateur de philosophie, il sait trouver les mots pour exprimer son émerveillement face aux paysages de Sérusier : “De ces spectacles naturels qui lui étaient devenus familiers avant de passer dans sa toute dernière création, il recueillait des images mentales, des notations de mémoires, tout imprégnées de poésie”. Un vibrant écho aux conseils prodigués par Paul Gauguin aux jeunes artistes, les poussant à utiliser les couleurs pures pour leur puissance symbolique et non pour leur lien avec la réalité. Les années suivantes, Paul Sérusier fréquente encore la Bretagne, en premier lieu Pont-Aven et le village du Pouldu puis, après 1891, Huelgoat et Chateauneuf-du-Faou au nord du Finistère. Ce changement d’itinéraire marque une scission au sein du groupe, amplifiée par le départ de Gauguin pour Tahiti. Alors, plus que ses compagnons, Sérusier intellectualise sa peinture. Jovial et sympathique, celui que l’on surnomme le “nabi à la barbe rutilante” est obsédé par le sens à donner à son oeuvre. Entre théorie du nombre d’or, lectures du père Desiderius Lenz, il se perd peu à peu dans les mathématiques et les correspondances musicales des couleurs. Restent, néanmoins, des toiles d’exception, qui approchent un dépouillement idéal, dont témoigne notre toile. L’image d’un lieu réel, ou tout droit sorti de l’imaginaire de Paul Sérusier...
non loin du bois d’Amour.
La Gazette Drouot n° 17 - 27 avril 2012 - Caroline Legrand


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