La Gazette Drouot
Moebius
Docteur Gir & Mister Moebius

Géant de la bande-dessinée, Jean Giraud, décédé le 10 mars dernier,
nous laisse une oeuvre immense et influente, marquée par la dualité de ses univers.

Entre western crépusculaire et fable futuriste, cosmique et métaphysique, l’imaginaire cinématographique de l’année 1968 fait le grand écart. Il était une fois dans l’Ouest de Sergio Leone et 2001 l’odyssée de l’espace de Stanley Kubrick racontent des épopées fort différentes, cependant toutes deux marquées du sceau du doute. À la même époque, Jean Giraud, tout en continuant avec le truculent scénariste Jean-Michel Charlier (1924-1989) les aventures du lieutenant Blueberry – qui depuis 1963 assurent sa notoriété sous le diminutif de Gir –, se lance dans l’exploration de mondes parallèles sous le pseudonyme de Moebius. Et les nouvelles frontières vers lesquelles il se dirige, que ce soit celles du far-west ou celles des confins de l’univers, transpirent des incertitudes du présent...
Jouer de deux identités facilite sans doute ces mises en abîme, tout en supposant une bonne dose de self-contrôle.
“Je me tire d’ailleurs le chapeau car j’ai réussi à me trahir sans me quitter”, déclarait avec beaucoup d’à-propos notre homme dans une interview donnée au Monde Magazine en octobre 2010, à l’occasion de la rétrospective que lui consacrait la fondation Cartier.
Et s’il avoue que “le cinéma est le réservoir d’images de Blueberry”, les emprunts se font également en sens inverse. Cela de manière aussi bien directe – il dessine pour Ridley Scott les combinaisons spatiales de Sigourney Weaver et certains intérieurs du Nostromo, dans le premier Alien, conçoit l’intégralité du story-board de Tron pour Disney ou travaille avec Jean-Claude Mézières sur Le Cinquième élément de Luc Besson – qu’indirectes, ses visions futuristes inspirant tout autant Georges Lucas pour La Guerre des étoiles que Ridley Scott à nouveau, cette fois-ci pour Blade Runner. Si la création en 1975, aux côtés de Jean-Pierre Dionnet, Philippe Druillet et Bernard Farksas, du magazine Métal hurlant marque un tournant décisif dans son orientation vers la science-fiction, cette dernière est en filigrane dans son oeuvre depuis longtemps. Le pseudonyme de Moebius, tiré du ruban du même nom symbolisant l’infini, apparaît pour la première fois en 1963 dans L’Homme du XXIe siècle, publié dans Hara-Kiri.

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Adjugé 8 500 euros frais compris.
Moebius, alias Jean Giraud (1938-2012), Les Robinsons du cosmos, encre de chine et gouache pour une illustration du roman de Francis Carsac, Ceux de nulle part - Les Robinsons du cosmos (Opta, 1970), 17,3 x 25,5 cm.
Samedi 5 mai, Hôtel Marcel-Dassault, Artcurial – Briest - Poulain - F. Tajan SVV.
Jusqu’à l’année suivante, il figure une bonne dizaine de fois dans le journal “bête et méchant”, avant de connaître une éclipse relative. Cette nouvelle identité ne s’attache plus jusqu’en 1971 à la bande dessinée, mais est utilisée par Giraud pour signer des illustrations, qu’il réalise pour des magazines et des livres de science-fiction, comme nos robinsons de l’espace de Francis Carsac. Muette, la série Arzach lancée en 1976 révolutionne les codes de la bande-dessinée et impose Moebius – à la fois dessinateur et scénariste – comme le nouveau maître de la spécialité. La ligne claire franco-belge qui monopolisait la planète BD européenne prend soudain un sérieux coup de vieux, même si Giraud lui reste fidèle pour Blueberry, l’accusant néanmoins d’”hyperréalisme démagogique”. Lorsqu’il rentre dans la peau de son double créatif, il dit “rêver de façon délibérée et s’éveiller à l’intérieur même du rêve”. Une transe aidée par une hygiène de vie “new age” bien éloignée de celle des saloons enfumés des westerns. Aussi, au jeu de docteur Jekyll et mister Hyde que lui prête certains, difficile de déceler derrière lequel se cache le vrai Jean Giraud. Mais, cela a-t-il une importance ? Au-delà de la question graphique, Blueberry est réfractaire à l’ordre qu’on veut lui imposer et préfère sympathiser avec les Indiens. Il rejoint, quelque part, les mondes futuristes et étranges flirtant avec l’absurde de Moebius, aptes à révéler les affres existentiels qui sommeillent en chacun de nous.
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Adjugé 58 000 euros frais compris.
Jean Giraud (1938-2012), gouache de couleur pour la couverture de l’album Blueberry.
La Tribu fantôme publié en 1982 aux éditions Dupuis, 35,2 x 27,3 cm.

La Gazette Drouot n° 17 - 27 avril 2012 - Sylvain Alliod


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