La Gazette Drouot
Une garniture de cheminée par Christophe Fratin
Idyllique !

Sculpteur animalier, Christophe Fratin a aussi excellé dans les arts décoratifs, comme le montre cette virtuose garniture, grouillante d’une vitalité rafraîchissante.

On pourrait un peu hâtivement ranger cette spectaculaire garniture de cheminée au rayon de ce qu’Edmond de Goncourt nommait, en 1880 dans la préface de La Maison d’un artiste, la “bricabracomania”. Mais, à y regarder de plus près et sachant que son auteur, Christophe Fratin, est décédé en 1864, l’ouvrage dénote une profonde originalité, en plein éclectisme... Ce sculpteur est avant tout connu pour ses sujets animaliers. Ne sont sans doute pas étrangers à cette orientation un père taxidermiste et un possible passage dans l’atelier de Géricault après avoir étudié chez Charles-Augustin Pioche, à Metz, sa ville natale. À partir de 1831, date de sa première participation au Salon, il rencontre un vif succès, la critique le posant souvent comme “le rival redoutable” de Barye. En 1831, justement, celui-ci triomphait au Salon avec son fameux Tigre dévorant un gavial. Les sujets équestres et les animaux domestiques ou sauvages de Fratin obtiendront eux aussi la reconnaissance internationale, notamment une médaille à l’Exposition universelle de Londres, en 1851. Mieux encore, la plus ancienne sculpture répertoriée dans un jardin public new-yorkais est une épreuve en bronze de ses Deux aigles gardant leur proie, placée dans Central Park en 1863. Ses oeuvres monumentales ornent bien entendu des places à Paris et à Metz, un fronton du Louvre dans la cour Visconti et se retrouvent aussi bien à agrémenter l’entrée du château de lord Powerscourt, en Irlande, que ceux de Sans-Souci et de Babelsberg à Potsdam. Fratin va également se distinguer avec la production de petits bronzes humoristiques – singes et ours occupés à de très humaines activités – ou formant porte-cigare, porte-allumette, etc. Les arts décoratifs forment par conséquent un autre de ses champs d’activité. Notre garniture illustre à merveille son excellence dans ce domaine, alors livré aux affres de l’éclectisme le plus débridé.

miniature
Estimation : 12 000/18 000 euros.
Christophe Fratin (1801-1864), garniture en bronze ciselé, doré ou patiné, comprenant une pendule et une paire de candélabres à sept lumières, fin du XIXe siècle, pendule : h. 51, l. 41 cm, candélabres : h. 60 cm.
Vendredi 5 avril, salle 7 – Drouot Richelieu. Aguttes SVV. Cabinet Dillée.
On se souvient de la supplique d’Alfred de Musset lancée en 1836 dans la Confession d’un enfant du siècle : “Notre siècle n’a point de forme. Nous n’avons imprimé le cachet de notre temps ni à nos maisons, ni à nos jardins, ni à quoi que ce soit. [...] Nous ne vivons que de débris, comme si la fin du monde était proche.” Or, pas la moindre trace d’historicisme dans notre garniture. Le seul référent est la nature, traitée dans les limites permises par l’exercice du “beau dans l’utile”, de la manière la plus naturaliste, à une époque où celle-ci suscite une réserve certaine. Sans même attendre le Des  Esseintes de Huysmans, pour qui en 1884 l’artifice doit désormais remplacer la nature, dès 1847, dans Le Domaine d’Arnheim d’Edgar Poe, Ellison développait la théorie du “jardinier paysagiste”, selon laquelle “Il n’existe dans la nature aucune combinaison décorative, telle que le peintre de génie la pourrait produire”. Et puisque de peinture nous parlons, le branchage de framboisier formant l’horloge n’apparaît-il pas comme un buisson préraphaélite digne d’entourer l’Ophélie de John Everett Millais, peinte en 1851-1852 ? La mort imminente de l’héroïne shakespearienne pourrait faire écho aux aiguilles de la pendule, prises dans la toile d’araignée du temps, une martre menaçant les oisillons blottis dans les candélabres... Mais privilégions une lecture plus positive, celle de la nature nourricière, la mythologie fourbissant les armes de cette approche, puisque la couleur des framboises est due à la blessure infligée par les épines de cette ronce au sein de la nourrice de Zeus, Ida, fille du roi de Crète. Le tout étant superbement ciselé dans le bronze, ce qui ne gâche rien pour cette garniture aussi inspirée qu’inspirante.
La Gazette Drouot n° 12 - 29 mars 2013 - Sylvain Alliod


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