La Gazette Drouot
Le roi de Rome
Retour au sommaire
Le petit prince en youpala
Pièce impériale d’une vente normande, une aquarelle inédite sur le marché allie intimité,
paillettes et politique. Youp’là, là !

Estimation : 10 000/15 000 euros.
Jean-François Tourcaty (1763-?),
Le Roi de Rome faisant ses premiers pas à l’aide d’un trotteur,
1812, aquarelle, 38 x 28 cm.
Conservée jusqu’à nos jours dans la descendance d’Anne-Elizabeth de Montesquiou Fezensac, gouvernante du roi de Rome.
Bayeux, lundi 5 avril 2010.
Bayeux Enchères SVV. M. Dey.

C’est dur dur d’être bébé... Même le fils tant désiré de Napoléon Ier n’a pas échappé à la rengaine, comme l’illustre notre aquarelle, qui était exposée durant l’hiver 2005 au château de Compiègne.
Celle-ci fixe donc les premiers pas incertains de François-Charles-Joseph Bonaparte.
Tout avait été prévu pour la naissance de l’enfant – qui ne pouvait être qu’un garçon. Au matin du 20 mars 1811, cent un coups de canon saluent à Paris l’avènement du roi de Rome. Stendhal rapporte dans son Journal : "Mon perruquier me disait que dans la rue Saint-Honoré on avait applaudi comme à l’apparition d’un acteur chéri." Le soir même, le nouveau-né est ondoyé à la chapelle des Tuileries... Sur le modèle de la maison des enfants de Louis XVI, Napoléon met aussitôt au service du bébé une trentaine de domestiques, dirigés par la comtesse Anne-Elizabeth de Montesquiou. Nommée à vie "gouvernante des enfants de France", cette dernière bénéficie de nombreux privilèges, n’ayant rien à envier aux grands officiers de la couronne. Présidant à l’éducation, elle décide des achats nécessaires à la formation du jeune prince. "Maman Quiou" ou "Maman Mont", comme l’appelle familièrement le roi de Rome, supervise les jouets destinés tout autant à l’amusement qu’à l’instruction. Tel est le cas de notre trotteur, également appelé "promenoir" ou "trotte-bébé". Représenté dès le XVIIe siècle dans les estampes illustrant les Âges de la vie, ce petit meuble en métal permet à l’enfant placé en position verticale d’apprendre à marcher. Un an après la naissance de son héritier, l’Empereur entame la campagne de Russie, l’entraînant loin du petit roi de Rome. Régulièrement informé des progrès de son fils, il apprend par exemple, en juillet 1812, qu’il a seize dents, quatre encore à percer. Notre bambin princier fait aussi ses premiers pas, comme le révèle notre attendrissante aquarelle. Proposée "dans son jus", elle est signée Jean-François Tourcaty. Élève du peintre d’histoire Jean Bardin et condisciple de Jaques-Louis David, notre artiste a mené une brillante carrière de dessinateur et d’illustrateur. Collaborateur de la Flore médicale ou de la Faune française, il participa aussi à la monumentale Description de l’Égypte, sous la houlette de Dominique-Vivant Denon. Metteur en scène de la politique artistique impériale, ce dernier fixe alors les sujets des commandes. Loin des spécimens communs, façonnés en bois, notre trotteur fabriqué en fer est spécialement conçu pour le premier des Napoléonides. Ainsi la symbolique s’épanouit-elle pleinement dans les motifs décoratifs. La gloire du père veille sur le fils, tout en l’invitant à connaître la même destinée. Le trotteur est coiffé d’un magnifique dais, marqué aux quatre coins du «N» de Napoléon. Emblèmes du pouvoir impérial, quatre aigles aux ailes éployées rappellent que Napoléon Ier se pose en successeur de Charlemagne, le grand empereur d’Occident.
Au-dessus, un heaume chevaleresque surmonté d’une magnifique couronne affirme encore que la filiation avec l’empire carolingien est désormais l’apanage de la France. Fort de cet héritage, le bambin, coiffé à la Gracchus, apparaît le buste ceint du grand cordon de la Légion d’honneur, comme sur le portrait peint à la même époque par le baron Gérard. Inédite sur le marché, notre aquarelle appartient à la descendance des Montesquiou, à l’instar du seul buste en marbre du roi de Rome, qui était livré aux enchères à Bayeux, le 11 novembre 2007. Triplant les estimations, cette oeuvre de Ruxthiel avait été préemptér à 139 200 euros frais compris pour le château de Fontainebleau. Même provenance, même figure cultissime de l’histoire. Les collectionneurs s’affolent déjà ; quant aux musées, ils pourraient bien être à nouveau sur les rangs.
Chantal Humbert
http://www.gazette-drouot.com/static/resultat_vente_encheres/liste.html http://catalogue.gazette-drouot.com/ref/ventes-aux-encheres.jsp