La Gazette Drouot
Une toile de Stefano Orlandi
Quand le baroque entre en scène

Ici, le tragique tutoie la fantaisie et le merveilleux. Lever de rideau sur un tableau prochainement joué aux enchères à Metz. Montons sur les planches...

Il parle de surprise, d’héroïsme, d’amour et de mort. Touchant tous les domaines artistiques, le baroque a imaginé le monde comme un théâtre et la vie, comme une comédie. Comment ne pas l’aimer ? Ses peintres, préférant le dynamisme à la pose, favorisent les scènes d’action et ont développé un formidable univers imaginaire. L’école bolognaise s’est ainsi révélée, aux XVIIe et XVIIIe siècles, une véritable pépinière d’artistes. En réaction aux dérives maniéristes, on privilégie les émotions violentes, un sens prodigieux du mouvement, cultivant une dramatisation des effets de lumière héritée du Caravage. Le trompe-l’oeil, complice de l’illusion d’optique, atteint alors une précision remarquable : jaillissant de son cadre, l’image triomphante épouse la sculpture et l’architecture. Bologne est ainsi le berceau de peintres décorateurs scénographes réputés, tels les Bibbiena sollicités par la plupart des cours européennes. Moins connus mais tout autant maîtres des constructions feintes, les Aldrovandini se font aussi une solide réputation artistique. Menant une carrière internationale, Tommaso, fils de Giuseppe Aldrovandini, peint des fresques élégantes et invente de merveilleux décors éphémères. Revenu à Bologne en 1725, il forme dans son atelier plusieurs élèves, dont Stefano Orlandi, auquel est attribué ce tableau provenant d’un château lorrain. Fils d’Odoardo Orlando, sculpteur bolognais, le jeune Stefano achève sa formation à Rome. En compagnie de son compatriote Giuseppe Orsoni, il apprend l’art des compositions monumentales marquées par une théâtralité et une exubérance toutes nouvelles. Stefano Orlandi, à la faveur de commandes religieuses et profanes, interprète brillamment des pages de la bible, de la mythologie ou de l’histoire ancienne. La toile, «dans son jus», représente l’épisode ultime de la vie de Cléopâtre, quand, après avoir brillamment vaincu Marc Antoine à Actium, Octave veut ramener la descendante des Ptolémées à Rome comme une vulgaire esclave, et la traîner dans les rues afin d’asseoir son triomphe. Humiliée, la reine décide de se suicider et plonge la main dans un panier renfermant un aspic

pendule
Estimation : 5 000/8 000 euros.
Attribuée à Stefano Orlandi (1681-1750), Scène animée dans un palais antique, huile sur toile, 96 x 132 cm.
Metz, dimanche 4 mars. Est Enchères SVV.

En metteur en scène confirmé, Stefano Orlandi transcrit le moment où Cléopâtre, succombant à la morsure du serpent, est découverte par Octave et les soldats romains. Agonisante sur l’avant-scène d’un palais imaginaire, notre héroïne est dominée – écrasée, dirait-on – par un imposant bas-relief en trompe l’oeil évoquant les fastes de Rome. Osons le mot, c’est le happy end de la tragédie : il annonce le couronnement d’Octave, premier empereur de l’histoire romaine. En référence au sacre du jeune David par le vieillard Samuel, il sera titré Augustus («sacré»), insigne qui sera repris par ses successeurs... Travaillant habilement le contraste des tons chauds et froids, le peintre restitue de manière magistrale le caractère pathétique du drame ; la distribution habile de la lumière accentue les gestes expressifs, appuie aussi le jeu des regards – éplorés pour les suivantes, scandalisés pour les Romains. Quant aux éléments du décor, ils sont construits dans un canevas géométrique rigoureux, servi par un beau métier pictural. Le rythme des lignes verticales et horizontales démontre encore ce sens de l’ordonnance et de l’harmonie reçu de la théâtralité bolognaise. Bref, illustrant l’art de l’éphémère et de l’illusion, notre tableau relève au total d’une sensibilité pleinement baroque et sera l’un des principaux acteurs de cette vacation messine. Alors, bonne représentation !

La Gazette Drouot N° 9 -2 mars 2012- Chantal Humbert


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