La Gazette Drouot
Un moulin à café du XVIIIe siècle
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Grain de folie
Rien n’est trop beau, en ce XVIIIe siècle, quand il s’agit de café,
dont les Européens raffolent... Ou comment un ustensile devient objet d’art.
Adjugé 27 000 euros
(32 651 euros frais compris).

Époque Louis XV,
estampille de «Hache à Grenoble».
Moulin à café en noyer marqueté, manivelle en fer forgé munie d’une poignée en bois fruitier, h. 21 cm.

Vendredi 3 décembre 2010,
salle 5-6 - Drouot-Richelieu.
Mathias SVV, Baron - Ribeyre & Associés SVV, Farrando - Lemoine SVV. M. Blaise.
À breuvage précieux, accessoire d’exception...
À l’époque de notre moulin, rien de plus chic que le café. Madame de Pompadour, qui ne rechigne pas à la dépense et aime les belles choses, en fait même réaliser un, dans les années 1755, en ors de trois couleurs ; décoré de branches de caféier – les feuilles en or vert, les grains en or rose, le fond en or jaune – l’objet dû à l’orfèvre Jean Ducrollay est aujourd’hui au Louvre. Pas de métal précieux pour le nôtre, mais une pièce de bois monoxyle sur laquelle se déploient fleurs et rinceaux. Son auteur ? Pierre Hache (1705-1776), ébéniste grenoblois, tout comme son père, Thomas. Les deux hommes excellent dans la réalisation de meubles, bien sûr, mais aussi de coffrets, d’étuis et autres objets domestiques. Frises, oeillets, palmettes, cornes d’abondance reprennent la technique de marqueterie en partie – décor clair sur un fond sombre – et en contrepartie (décor sombre sur un fond clair), initiée par Pierre Gole et André-Charles Boulle, dans la seconde moitié du XVIIe siècle. À l’ébène, l’écaille, la corne, le laiton ou l’étain, nos Dauphinois préfèrent les essences locales, à commencer par le célèbre noyer des Alpes, les chatoyantes loupes de sycomore ou de frêne, souvent teintées de couleurs vives. En 1725, cela fait déjà plusieurs décennies que les moulins à café ont remplacé les meules de pierre, les mortiers et pilons... Mais on s’en doute, tous ne sont pas aussi raffinés que le nôtre. La fonction d’abord, l’esthétique suivra, comme le prouveront plus tard les fameux moulins Peugeot, dont la production, débutée en 1840, continuera jusque vers 1960 : soit 156 modèles et 280 versions selon les essences de bois, les tailles, les couleurs, les décors... L’exercice consiste donc à broyer la précieuse graine, en conservant au maximum son arôme. Tout a commencé dans l’Antiquité, entre Éthiopie et Arabie heureuse.
La légende raconte que le café aurait été découvert... par des chèvres. Égarées sur les terres d’un monastère, nos biquettes se sont mises à brouter les baies rouges d’un arbuste. Quelle ne fut pas la surprise du berger de les retrouver dans un état d’excitation inhabituel ; mis au courant, les moines préparent une infusion à base de cette petite cerise, et constatent qu’ils peuvent prier plus longtemps sans ressentir la fatigue. Miracle ! Le k’hawah («revigorant») est né.
Il faudra toutefois attendre le XVe siècle pour voir se répandre sa culture et sa consommation. Les caravaniers goûtent fort ce breuvage noir, qui «donne du courage et de la vigueur d’esprit». Trop, même, au goût des imams de la Mecque et du Caire, qui, vers 1520, tentent de l’interdire au nom du Coran... sans succès. Le premier café a déjà ouvert ses portes à Constantinople, en 1475. L’engouement est tel qu’une loi sur le divorce précise qu’une femme peut se séparer de son époux si celui-ci ne parvient pas à lui fournir une dose quotidienne de l’exquise boisson ! En 1630, un millier d’établissements permettent de déguster «l’eau noire» au Caire. Grâce aux marchands vénitiens, elle parvient en Europe dans les années 1600. Clément VIII, à qui l’on conseille de l’interdire, la baptise au contraire et déclare qu’il serait dommage de laisser aux seuls infidèles le plaisir de cette boisson.
Vers 1650, le café est importé – et consommé ! – outre-Manche. Vingt ans plus tard, le premier établissement éponyme ouvre à Paris, près du Pont-Neuf, puis un deuxième en 1686, à l’Odéon, le célèbre Procope. Trois ans plus tard, le k’hawah traverse l’océan Atlantique, tandis qu’en France, Louis XIV se voit offrir deux plants de caféier, dont l’un serait à l’origine de sa culture aux Antilles. Louis XV, tout comme les Parisiens, en raffole. Et pourtant, notre breuvage n’a pas toujours eu la vie facile, son principal reproche étant de développer l’esprit critique et de favoriser les échanges intellectuels...
Claire Papon
http://www.gazette-drouot.com/static/resultat_vente_encheres/liste.html http://catalogue.gazette-drouot.com/ref/ventes-aux-encheres.jsp