La Gazette Drouot
Ulysses de James Joyce
Monstre sacré
Monument littéraire vilipendé dans les années 1920, Ulysse de James Joyce suscite aujourd’hui des passions d’un tout autre ordre. Exemplaire à l’appui !
16 juin 1904. C’est au long de cette unique journée, date à laquelle James Joyce rencontra sa compagne Nora Barnacle, que se déroule la pérégrination dublinoise d’un cocu solaire, Leopold Bloom, parodique réincarnation de l’Ulysse d’Homère. "Écrit en dix-huit langages", comme le dira Joyce lui-même, ce monstre hybride relève de tous les genres littéraires. En constante métamorphose, le récit n’a pourtant rien de chaotique, d’abord unifié par l’utilisation du monologue intérieur, déroulant sans aucune censure la pensée telle qu’elle naît, et d’autre part grâce au tissage de tout un réseau de correspondances, qui traverse les sept cents pages et quelques du livre, héritage de la scolastique médiévale. Qui dit mieux ? Une oeuvre totale, dont l’aventure éditoriale fut à la hauteur de sa complexité. Débutée en 1913, l’écriture d’Ulysse s’achève en 1921. Les risques éditoriaux vont être supportés par un quatuor féminin reparti entre Londres, New York et Paris. Aux États-Unis, entre mars 1918 et septembre 1920, The Little Review, dirigée par Margaret Anderson et Jane Heap, publie en épisodes une grande partie du livre, tandis qu’au bord de la Tamise The Egoist, édité par Harriet Weaver, en présente en 1919 d’importants extraits.
Adjugé 11 000 euros.
James Joyce (1882-1941), Ulysses, Londres, Egoist Press, Paris, John Rodker, 1922.
In-4° broché, chemise et étui

Mardi 3 mai 2011, salle 8 – Drouot Richelieu. Piasa SVV. M. Lhermitte.
Les réactions ne se font pas attendre : la pudibonde Amérique livre aux flammes trois livraisons et la Société pour la suppression du vice intente, en 1921, un retentissant procès aux éditrices. En Angleterre, Harriet Weaver met un terme à sa revue en raison du désabonnement des lecteurs et du refus des imprimeurs de travailler pour elle, la loi britannique les menaçant des mêmes poursuites que la maison d’édition... Mais Harriet n’abandonne pas et décide de transformer The Egoist en maison d’édition. Son but : publier coûte que coûte l’oeuvre intégrale de Joyce. Alors qu’en terre anglo-saxonne la publication d’Ulysse semble fort compromise, en 1920 Joyce fait à Paris la connaissance décisive d’une admiratrice, Sylvia Beach. Celle-ci est la fondatrice de Shakespeare and Company, une librairie devenue le point de rencontre de l’intelligentsia anglo-américaine en France. Au printemps 1921, Sylvia Beach propose à Joyce d’éditer son livre, lui laissant carte blanche pour les corrections. Sur épreuves, le texte grossira d’un tiers. Un cauchemar... tant pour l’éditrice que l’imprimeur, Darentière à Dijon. Tout aussi épique s’avère la mise au net du manuscrit par des dactylographes aussi épuisées que scandalisées. Tiré à 1000 exemplaires, le livre voit enfin le jour en février 1922, vêtu de la couverture du même bleu que le drapeau grec, voulu par Joyce. Nombre des volumes souscrits par les amateurs américains sont brûlés par la douane new-yorkaise ; des exemplaires arrivent à franchir clandestinement la frontière entre le Canada et les États-Unis, ficelés sous le pantalon d’un ami d’Hemingway ! La fermeté des autorités ne décourage pas non plus l’Anglaise Harriet Weaver. En octobre 1922, elle publie avec John Rodker, représentant parisien d’Egoist Press, la seconde édition, tirée à 2 000 exemplaires. 500 sont à nouveau saisis à New York et brûlés. Une troisième édition de 500 volumes est aussitôt lancée, toujours chez Darentière, avec la mention de la cause de leur réimpression. Cette fois-ci, 499 sont saisis et détruits à Folkestone. Ne resterait donc de cet autodafé qu’un exemplaire numéroté, peut-être accompagné de deux ou trois hors commerce non numérotés. Les éditions postérieures indiquent «janvier 1923» pour cette rarissime troisième édition, mais tous les exemplaires ayant été détruits, il pourrait s’agir d’une erreur. En effet, le nôtre, non numéroté, est daté 1922. Il porte la mention des deux précédentes éditions des mois de février et octobre, ainsi que celle de la réimpression à 500 exemplaires pour cause de destruction. Un véritable graal pour bibliophile...
Adjugé 11 000 euros.
James Joyce (1882-1941), Ulysses, Londres, Egoist Press, Paris, John Rodker, 1922.
In-4° broché, chemise et étui

Mardi 3 mai 2011, salle 8 – Drouot Richelieu. Piasa SVV. M. Lhermitte.
La Gazette Drouot N°17 - 29 avril 2011 - Sylvain Alliod


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