La Gazette Drouot
Coup de coeur - Meubles d'Eckart Muthesius
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Meubles mystérieux
L’auteur est fort célèbre. Pourtant, ces oeuvres d’Eckart Muthesius,
sous le marteau cette semaine, suscitent de nombreuses questions...
Adjugé : 290 000 euros.
Eckart Muthesius (1904-1989).
Paire de meubles de rangement de forme gaine carrée, en lames d’acier chromé nickelé et panneaux de bakélite, frise de bas-reliefs en bronze argenté,
161,7 x 48,7 x 48,7 cm.
Vendredi 2 juin 2006, salle 1.
Camard & Associés.
Les lignes élégantes, la structure métallique rehaussée de plaques de bakélite jaune, noir et blanc, correspondent à la manière d’Eckart Muthesius. Cette paire de meubles de rangement est d’ailleurs signée et située, "Eckart Muthesius Berlin". Une oeuvre tout à fait dans la lignée du mobilier et des luminaires conçus pour le maharadjah d’Indore, sa réalisation la plus célèbre – tellement renommée qu’elle a éclipsé ses autres travaux. Mais nos rangements surprennent par les bas-reliefs ornant les façades et les côtés, inhabituels dans l’oeuvre de Muthesius. Mystérieuses aussi, la date et la destination de cette paire. On sait que l’architecte et créateur de mobilier a choisi pour le palais de Manik Bagh ("jardin de pierres précieuses") des meubles de Le Corbusier, Ruhlmann, Sognot, Alix, Breuer et d’autres designers représentant l’avant-garde de la création européenne. On connaît aussi ses liens d’amitié avec Brancusi. Travailler en collaboration avec un artiste, lui semblait tout naturel...
Dès son plus jeune âge, Eckart Muthesius baigne dans un milieu artistique. Son père, Hermann, est architecte et décorateur, très proche du mouvement Arts and Crafts et auteur de plusieurs ouvrages sur la maison moderne. Sa mère, Anna, collabore activement aux projets de son époux, principalement pour la décoration intérieure, plus spécialement le choix du mobilier, des textiles, de la gamme des couleurs pour les pièces ; son parrain n’est autre que Charles Rennie Mackintosh. La maison familiale, à Berlin, est le reflet des apports artistiques glanés par son père au Japon, où il travaille comme architecte de 1887 à 1891, puis en Écosse et en Angleterre. Ses vastes pièces claires, aux meubles de forme géométrique très pure, accueillent aussi bien Albert Einstein et Max Libermann, que les architectes Bruno Paul et Peter Behrens. Muthesius choisit de travailler avec son père, poursuivant dans son oeuvre cette synthèse des arts, brillamment mise en application, à partir de 1929, dans l’architecture et la décoration du palais du maharadjah d’Indore. Muthesius Eckart réside de 1934 à 1939 aux Indes, puis, après la Seconde Guerre mondiale, se consacrera surtout à l’architecture hospitalière. Conçus dans les années 20 comme des totems, les meubles sont visibles sur toutes leurs faces. Les sept bas-reliefs – cinq sur les portes et deux sur les côtés – représentent dans un style expressionniste des scènes de la vie quotidienne : maternité, jeux de plage, photographie et pique-nique, etc. Cette ornementation s’intègre parfaitement dans l’architecture très sobre de ces meubles, probablement réalisés en collaboration avec un ami sculpteur pour des clients, avant de se consacrer à Manik Bagh, ou pour lui-même, avant ou pendant ce grand projet. Cependant, rien n’interdit de penser que Muthesius soit l’auteur des frises, une partie de son oeuvre de designer restant à découvrir.
Les réponses viendront peut-être lors de la vente...
Anne Foster
http://www.gazette-drouot.com/static/resultat_vente_encheres/liste.html http://catalogue.gazette-drouot.com/ref/ventes-aux-encheres.jsp