La Gazette Drouot
Coup de coeur - Un banc biface à structure en chêne
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La ligne claire du design
En marge des courants internationaux, les créateurs hollandais ont forgé un style particulier, lumineux. Cette semaine, une vacation leur est toute consacrée. Joie !

Adjugé 10 000 euros au marteau.
Friso Dijkstra, édition Morelato, Barca, banc biface à structure en chêne, numéroté 2/100, 50 x 320 x 105 cm.
Jeudi 2 avril 2009, espace Tajan, à 19 h.
Tajan SVV. M. Wattel.

Un beau jour, en Italie, Friso Dijkstra se promène sur une plage où sont alignées des barques, étraves en l’air, au volume souligné par la lumière. Leurs lignes pures, arrondies et sensuelles semblent réclamer le toucher.
Le rêve précède l’invention, lui a-t-on appris à la Design Academy d’Eindhoven, où le jeune homme est entré en 1999. La définition si nette du profil des bateaux de pêche italiens s’imprime dans son imaginaire. En 2006, le designer, sur les conseils de sa soeur étudiante à Milan, s’inscrira au concours international de la fondation Aldo Morelato, Il Mobile Significante. Les barques renversées lui reviennent en mémoire, et il nomme son prototype Barca. Sa fonction : Servir de banc, un bateau n’est-il pas aussi un endroit où l’on s’assied ? La structure, très lisible, est portée par l’enfilade aérienne des anneaux. Alors, une aile d’avion vient également à l’esprit. Vue d’en haut, la forme suggère une nasse. Bref, ce banc ne manque pas de sens et il remporte le concours... La compagnie Morelato, spécialisée dans l’édition de meubles sophistiqués, édite notre Barca à cent exemplaires. Avec ce premier prix, Friso Dijkstra peut enfin ouvrir son propre studio à Amsterdam, le Studio Friso, tout en poursuivant à mi-temps un travail de directeur artistique dans une agence de publicité. En 2008, au salon du Mobilier de Milan, sa collection de meubles, intitulée Monochromes, est remarquée par la critique, les galeries et l’industrie. On y retrouve, comme dans notre banc, le principe fondateur du design néerlandais au XXe siècle – et toujours vivace : une structure clairement visible. Sur cette base, les inventions les plus débridées peuvent se greffer sans altérer la lisibilité. Une clarté, une liberté et une inventivité qui assurent la célébrité des designers de ce pays. Et cela, depuis l’époque art nouveau.
Après la suppression des guildes, en1798, la qualité des objets d’art et d’ameublement s’est longtemps avérée médiocre. Mais avec l’industrialisation des Pays-Bas, des écoles spécialisées dans les arts décoratifs voient le jour et deux centres émergent, Amsterdam et La Haye, qui regroupent des artistes d’esprit sensiblement différent. L’architecte Berlage (1856-1934) est la figure prépondérante de l’école d’Amsterdam, accordant sa préférence à des volumes stricts, sans ornements.
À La Haye, on privilégie l’esthétique Arts and Crafts anglaise. Des concepts pour le moins éloignés des courbes volubiles de l’art nouveau français et belge ! La rigueur des lignes et cette grammaire des structures en fonction de l’objet trouveront leur aboutissement dans les productions du mouvement De Stijl, selon les préceptes soutenus par Mondrian et Van Doesburg ; les chaises Red/Blue et Zigzag en seront l’acmé. Forme et fonction sont associées dans une même ligne, si pure qu’on ne peut plus rien retrancher... Les années d’après-guerre, elles, voient une floraison de styles tout à la fois provocateurs et pragmatiques. Reflet d’une société ouverte sur le monde, le design hollandais allait-il tomber dans l’éclectisme ? L’amour d’une structure lisible, la constante recherche de la ligne claire préservent ces designers de la monotonie d’une répétition des chefs-d’oeuvre passés, les gardent aussi du piège d’une modernité et d’un non sens outranciers...
Anne Foster
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