La Gazette Drouot
Un tableau de Rancillac
Gaillardement subversif

Un tableau de Rancillac fera prochainement la révolution à Vannes... et tirera des salves à plus de cent balles, à coup sûr !

Au début des années 1960, le monde rural s’estompe au profit d’une urbanisation croissante ; la guerre d’Algérie jette le trouble jusqu’à l’indépendance du pays et c’est aussi l’apogée de la Guerre froide, avec la crise de Cuba et l’opposition au conflit du Vietnam ; les femmes, revendiquant leurs droits, aspirent à davantage d’autonomie... Bref, la décennie entame une époque de ruptures dans la société française. Malgré un pouvoir présidentiel autoritaire, une jeunesse contestataire émerge, avide de changements. De jeunes artistes, rejetant à la fois l’abstraction et la figuration, vont déconstruire les messages narratifs traditionnels. Avec fougue, ils proposent un langage pictural nouveau qui renvoie aux problématiques contemporaines. Parmi eux se range le fils d’un professeur au lycée Lakanal, Bernard Rancillac. Le jeune homme a abordé conjointement la peinture et la poésie. Au début des années 50, il fréquente l’atelier Met de Penninghen, où il a pour compère Bernard Aubertin, son frère de combat dans la lutte contre l’art abstrait. Soldat affecté aux tirailleurs marocains, Rancillac exposera ses premières oeuvres graphiques dans une librairie de Meknès. Revenu en France, il exerce le métier d’instituteur tout en peignant, à partir de 1955, dans un atelier à Bourg-la-Reine. Trois ans plus tard, il est remarqué par le docteur Audouin. Ce grand amateur d’art, dont la collection sera dispersée en mai 1972 au palais Galliera, le prend sous son aile et lui propose un contrat substantiel. Abandonnant l’enseignement, Rancillac achève sa formation dans l’école de gravure qu’a fondée à Montparnasse Stanley William Hayter, connue sous le nom d’Atelier 17. Dès cette époque, il peint des oeuvres figuratives, puis informelles.

miniature
Estimation : 45 000 /55 000 euros.
Bernard Rancillac (1931), Casse-bonbon, 1963, huile sur toile, signée en bas à droite, 162 x 130 cm.
Vannes, samedi 1er décembre. Jack-Philippe Ruellan SVV.
Nous voici dans les années 1960-1965, capitales pour l’artiste, lauréat du prix de peinture à la Biennale de Paris. Chez Mathias Fels, fer de lance de la “nouvelle figuration”, il expose avec Télémaque, Klasen ou Monory des tableaux qui se distinguent par un ton nouveau de gaillardise, de liberté graphique et de franc-parler artistique. À l’aide de rythmes gestuels, Rancillac recrée le sentiment d’une réalité élémentaire, faisant éclore l’émotion. Il traduit les nombreuses palpitations de la vie au gré de la fureur de peindre. Les tableaux surgissent en poussées multiples, mélanges de mort et de vie. Éclatants de tonalités, ils se chargent souvent d’un humour persifleur. Notre toile, peinte à cette époque, porte sur le châssis une étiquette “Biennale de Paris à Tokyo”. Elle manifeste hardiment l’ironie picturale de l’artiste. Dévoilant L’Origine du monde sur le mode masculin, elle déploie des réseaux amples de phallus et de courbes se croisant ou se superposant. Un graphisme souple traverse les couleurs fortement contrastées, qui vont des rouges aux verts en passant par le dynamisme des oranges. Explosées en larges surfaces, elles fêtent une nature souveraine, où Bernard Rancillac puise une ingénieuse vitalité picturale. Les casse-bonbons sont bien sûr aussi les casse-pieds qui ébranleront en mai 68 la société traditionnelle. L’oeuvre de Rancillac se poursuivra ensuite, se faisant toujours “l’écho de vives émotions”. Fondées sur le détournement d’images et héritières de la bande dessinée, elles font référence à des sujets politiques, humanitaires et sociaux, comme le rappelait cet automne le titre de son exposition à la galerie Detais, “C’est quoi, m’man, la mondialisation ?”. Vite, revenons au vert paradis d’une décennie où “l’imagination prenait le pouvoir” !
La Gazette Drouot n° 41 - 23 novembre 2012- Chantal Humbert


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