La Gazette Drouot
Une toile de Pierre Hodé
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Balade londonienne
Avant que le Blitz s’abatte sur Londres,
Pierre Hodé a planté son chevalet au coeur de la City. Effervescence garantie !
Adjugé  43 000  €.
Pierre Hodé (1889-1942), La cathédrale Saint-Paul vue de Fleet Street, Londres,
huile sur toile, 1939, 81 x 65 cm.

Honfleur, samedi 1er janvier 2011.
Honfleur Enchères SVV. M. Autane.
Certes nettement attirés par l’eau et la nature, les impressionnistes ont néanmoins mis en scène le paysage urbain. Prompts à saisir toute la modernité des villes, ils apprécient notamment le charme des métropoles européennes. Londres inspire ainsi plusieurs artistes, tels Charles-François Daubigny et Camille Pissarro. Claude Monet y effec- tue également plusieurs séjours, et nous a restitué les effets du smog à travers le Parlement, les ponts de Waterloo et de Charing Cross...
Dans le sillage de son illustre aîné, Pierre Hodé y accomplit dès 1907 des périples, que facilitera ensuite le mariage de sa belle-soeur avec un Anglais, Charles Winstanley. Lors de premières virées, le jeune homme fréquente assidûment les Tate et National Galleries, à la découverte de Turner, Constable et des paysagistes anglais. Fonctionnaire à la préfecture de Rouen, Pierre Hodé – pseudonyme de Georges Ducenne – a commencé sa vie professionnelle à l’âge de quinze ans, comme employé sur le port de Rouen. Dès cette époque, le jeune homme dessine et peint les rives de la Seine, fidèle à la manière impressionniste. Encouragé par Robert Pinchon, il expose en 1913 ses premiers paysages chez Legrip, une galerie rouennaise. Abandonnant deux ans plus tard son poste de fonctionnaire, le peintre gagne Paris et loge à Montmartre, au Bateau-Lavoir, où il côtoie l’élite cubiste : Juan Gris, Jean Metzinger et, surtout, Pablo Picasso, son voisin d’atelier – quand il combattra dans les Flandres, notre peintre fera d’ailleurs garder son plus jeune fils par Fernande Olivier, la compagne de Picasso. Délaissant bientôt les techniques chères à Monet, Pierre Hodé se tourne vers la plastique exigeante du cubisme et compose des tableaux rigoureusement construits, exposés en 1919 au Salon d’automne. Féru de scénographie, notre artiste est encore l’un des acteurs du théâtre synthétique, brossant de pittoresques décors : constitués de cubes et de volumes, ils peuvent être déplacés à volonté et sont animés d’éclairages modulés, correspondant au ton de chaque scène. Si le port de Rouen et la Côte d’Émeraude constituent toujours la source principale de son activité picturale, Pierre Hodé peint également des sites plus rares, comme pour notre toile. Provenant d’une succession, elle a été peinte en 1939, lors de son dernier séjour londonien. Nous sommes sur la rive gauche de la Tamise, au milieu de Fleet Street, où les principaux journaux anglais ont leur siège. D’une facture précise, la composition, solidement bâtie dans un ajustement cubiste, est dominée par la flèche de l’église St Martin-within-Ludgate et par le dôme imposant de la cathédrale Saint-Paul. Jouant des tons chauds et des tons froids, la palette se distingue par la qualité des effets de lumière contrastés. Au premier plan, Pierre Hodé représente des passants, des cyclistes, un crieur de journaux et diverses voitures, avec un art consommé du mouvement. Amoureux du détail et du pittoresque, notre artiste figure un bobby ainsi qu’un fameux bus anglais à impériale, symboles de la capitale londonienne. Dès l’été suivant, Pierre Hodé, en homme de coeur, s’engagera dans la Résistance. Avec son ami Jean Texcier, il entre dans le réseau Libération Nord, travaille pour la presse clandestine. Provocateur, il expose en 1941 au salon d’Automne toute la série des vues de Londres... que font aussitôt décrocher les autorités d’Occupation. Une french touch qui fait mouche !
Chantal Humbert
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