La Gazette Drouot
Cote et tendance - Voyeuse ou ponteuse ?
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Voyeuse ou ponteuse ?
Imaginés par une époque avide de liberté et de frivolité mais sensible à son confort,
ces sièges à jeu allient l’utile à l’agréable. Présentation.
La réputation du XVIIIe siècle n’est plus à faire. C’est l’époque d’un certain art de vivre dit «à la française». Comprenez légèreté et fantaisie en toute chose, où l’élégance se doit d’accompagner les occupations du quotidien. Les artistes, ornemanistes et menuisiers, inventent alors une variété de meubles destinés à servir les plaisirs d’une clientèle toujours plus sensible à son confort. Liseuses, coiffeuses, tables à jeu... forment ce cortège de nouveaux meubles, petits et volants, que l’on déplace désormais de pièce en pièce selon les besoins. Avec la spécialisation des usages, on assiste en effet aux premiers raffinements du fonctionnalisme ! Apparaissent alors des meubles pour travailler, converser, pour faire sa toilette ou pour se divertir, passe-temps favori de l’aristocratie. Le siècle vit en effet une véritable passion pour les jeux, notamment pour les jeux d’argent. «Une passion avide dont l’habitude est ruineuse», écrira Buffon, et qui touche la cour comme la rue. Sous Louis XV, la reine organise régulièrement dans sa chambre son petit jeu particulier, la cavagnole. La duchesse de Praslin reçoit, quant à elle, tous les lundis pour un brelan à cinq ; le comte de Cheverny se souvient y avoir «percé» dans la nuit jusqu’à trois heures du matin. La rue brûle de la même fièvre. Deux jours après la prise de la Bastille, le peuple, par ailleurs bien occupé, ne manquera pas le tirage de la loterie royale !
coard 2 860 € frais compris.
Paire de chaises voyeuses en hêtre mouluré et sculpté, estampille de Burgat, époque Louis XV, 82 x 50 x 50 cm.
Paris, Thierry de Maigret, 10 juin 2005.
coard 1 430 € frais compris.
Chaise ponteuse en bois redoré, époque Louis XV, marquée «Sa 35 48» ou «3948», 75 x 42 cm.
Paris, Jean-Marc Delvaux, 29 juin 2005.
coard 1 620 € frais compris.
Chaise ponteuse en hêtre naturel, estampille de Jean-Baptiste III Lelarge, époque Louis XVI, 86 x 46 x 50 cm.
Paris, Damien Libert, 30 septembre 2005.

Des meubles pour jouer
Dans les appartements privés, loin des bruits de la foule, la cour tue ainsi son ennui dans des parties de cavagnole, de papillon ou de pharaon. Dans ces salons, point d’étiquette ni de protocole mais de la convivialité. Les meubles s’adaptent à cette nouvelle façon de vivre en société et l’on voit surgir, parmi le mobilier d’appoint, nos chaises à jeu, appelées diversement voyeuses, ponteuses (du verbe «ponter», pour porter la mise), flamandes ou délassantes. Elles permettent au joueur de suivre, assis, à genoux ou à califourchon selon les modèles, des parties trépidantes où sont parfois misées des fortunes, de l’aveu même de la princesse palatine, mère du Régent : «On joue ici des sommes effrayantes, et les joueurs sont comme des insensés ; l’un hurle, l’autre frappe si fort la table du poing que toute la salle en retentit...». Une autre anecdote truculente en dit long sur l’ambiance de ces réunions, celle du comte de Cheverny. Il se souvient de Belsunce, perdant gros jeu (traduisez de gros gains), «déchirant des cartes à belles dents, les yeux hors de la tête et avec un air farouche qui présageait quelque chose de sinistre...». Il arrivait parfois que les meubles subissent le courroux d’un mauvais joueur !
Rescapées de telles aventures, ces chaises sont de deux sortes. La voyeuse à genoux, tout d’abord, est celle où le joueur adopte la position du fidèle sur son prie-Dieu, les genoux sur l’assise et les avant-bras sur la manchette ménagée sur le haut du dossier. Dans notre cas, le joueur, cartes en main, invoque plutôt le dieu de la chance. On confond d’ailleurs souvent la voyeuse et le prie-Dieu, de structure identique. Seule une mention dans un inventaire permet véritablement de les distinguer. La voyeuse à genoux convient mieux aux femmes, considération d’ordre vestimentaire tout au plus. L’autre voyeuse, qui présente pour sa part une assise plus haute, peut s’utiliser à califourchon ou bien normalement. La partie rembourrée à l’extrémité du dossier permet à un spectateur ou à un valet, appuyé à son tour, de suivre la partie. Certaines chaises sont même munies, sous l’accoudoir, d’une petite boîte destinée à contenir les accessoires du joueur (cartes, jetons, dés...). À ne pas confondre avec la fumeuse, c’est-à-dire la chaise du fumeur, également dotée d’un petit coffret, mais souvent plus courte sur pieds.

Un désamour
Destinées à meubler les salons de la noblesse et de tous ceux qui s’en inspirent, ces chaises s’adaptent à leur environnement. Elles sont donc d’excellentes factures, souvent réalisées par des menuisiers de renom - Bovo, Delanois, Gourdin, Jacob, Pluvinet... Jean-Baptiste Tilliard semble, quant à lui, s’être fait une spécialité du genre. Les modèles Louis XV épousent les formes du moment, à savoir les courbes. À cette époque, les bergères peuvent également être de type voyeuses. Au règne suivant, les spécimens se multiplient avec l’accroissement du goût pour les jeux. L’assise en forme de raquette est par exemple mieux adaptée à la position du joueur à califourchon. Pleins ou ajourés en forme de lyre, les dossiers jouent aussi sur la variété de la gamme. Le type Louis XVI est d’ailleurs le plus courant en ventes publiques. Aujourd’hui, nos chaises souffrent malheureusement de leur inaptitude à répondre aux besoins de notre époque. De fonctionnelles, elles sont devenues inadaptées et donc peu convoitées des amateurs. Vous pouvez ainsi espérer emporter l’un de ces sièges à partir de 500 € et entre 1 500 et 5 000 € de façon plus générale en fonction du modèle, de l’estampille et selon qu’il s’agit d’un exemplaire ou d’une paire. Les suites sont rarissimes. Ces dernières années, les enchères au-delà de 7 000 € se sont comptées sur les doigts des deux mains. Il semble loin le temps où un spécimen estampillé Jacob, en acajou, était emporté par un amateur à 205 000 F au marteau (18 février 1991, Mathias).

À lire : Jouer autrefois. Essai sur le jeu dans la France moderne, XVIIe-XVIIIe siècle, Élisabeth Belmas, Seyssel, éditions Champ Vallon, 2006 ; La Vie quotidienne des joueurs sous l’Ancien Régime, à Paris et à la cour, Olivier Grussi, Hachette, 1985.

Stéphanie Perris-Delmas - Gazette N°37 du 27 octobre 2006
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