La Gazette Drouot
Scènes de tavernes
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Les scènes de taverne
Elles n’ont pas toujours eu la place de choix qu’elles occupent aujourd’hui
dans le coeur des amateurs !
Longtemps peu considérée, la peinture de genre atteint son apogée au XVIIe siècle, avec Caravage et ses suiveurs. Pourtant, les thématiques qu’elle recouvre ont aussi été traitées par des artistes du Nord. Scènes de mariage, de joueurs de cartes et de trictrac, de tabagies, de kermesse ou encore de taverne, cette tendance est l’une des manifestations les plus connues de la peinture hollandaise. Le protestantisme, écartant toutes les représentations religieuses des églises, favorisa le développement de cette peinture profane.

Les premiers hommes des tavernes
Toute famille a son aïeul et, en l’espèce, le maître de l’image réaliste du monde paysan s’appelle Adriaen Brouwer, un peintre des Pays-Bas méridionaux du début du XVIIe siècle. À l’atelier de Frans Hals, il rencontre Adriaen Van Ostade, avec lequel il développe ce thème qui va obtenir tant de succès : les intérieurs de taverne. L’expression forcée et grimaçante des personnages qu’ils peignent évoque sans nul doute Pieter Bruegel l’Ancien et ses fêtes populaires. Comme lui, ils traitent les paysages comme ils sont, dans un choix assez limité de couleurs, appliquées en couches très minces. Brouwer traduit les lieux sans complaisance, dans un style si novateur qu’il détermine toute la peinture de genre du XVIIe, tant en Hollande qu’en Flandres. Même Rembrandt et Rubens admirent son oeuvre ; le premier possèdera six de ses tableaux et le second dix-sept ! L’artiste a tellement de succès que des dizaines de suiveurs vont le copier. Van Ostade peint lui aussi avec brio des scènes de taverne, dans une touche plus fine et plus précise que celle de Brouwer. Certainement inspiré de Rembrandt, il utilise plus volontiers les effets d’ombre et de lumière, et ses personnages sont généralement moins grands. Mais, contrairement à leur contemporain Jan Miense Molenaer – lui aussi spécialiste des scènes de ce genre, également formé à l’atelier de Frans Hals –, ils ne feront qu’assez peu de portraits et de scènes historiques. Parmi les artistes du Nord à avoir perpétué la tradition des intérieurs de taverne, Pieter de Hooch, élève de Nicolaes Berchem, occupe une place non négligeable. Influencé par Vermeer, sa touche est claire et ses représentations aérées, grâce notamment à l’utilisation de la perspective. S’il est impossible de citer ici tous les artistes qui se sont essayés à cet exercice, on mentionnera néanmoins parmi les plus connus Cornelis Bega, David Teniers II, Jan Steen, Jan Miel, Lingelbach, Helmbrecker ou encore Richard Brakenbourg. Tous ont réalisé à un moment de leur carrière, et avec plus ou moins de succès, des scènes de taverne, cabarets et autres tripots malfamés. Impossible non plus de ne pas s’intéresser au «Bamboche», surnom donné au peintre hollandais Pieter Van Laer lors de son séjour en Italie entre 1625 et 1639, bamboccio signifiant en italien «simplet» ou «poupon» ; les locuteurs désignent ainsi ses peintures, qui caricaturent la vie quotidienne de manière burlesque. L’artiste français Sébastien Bourdon se rendra lui-même célèbre en important les bambochades à Paris, où ce genre au milieu du XVIIe siècle est encore inconnu.

330 euros frais compris.
D’après David Teniers II, La Rixe, scène de taverne, d’une paire de dessins, 35 x 25,5 cm, XIXe siècle.
Cheverny, 10 juin 2007. Rouillac SVV.
43 372 euros frais compris.
Adriaen Brouwer (1605-1638), Réunion de paysans dans une taverne, huile sur panneau, 32,5 x 42 cm, vers 1630.
Paris, Drouot, 8 décembre 2008.
Eve SVV, cabinet Turquin
14 026 euros frais compris.
Attribué à Jan Miense Molenaer (vers 1610-vers 1668), Scène de réjouissances dans une taverne, huile sur panneau, 37,5 x 47 cm, milieu du XVIIe siècle.
Paris, Hôtel Marcel-Dassault, 14 décembre 2009.
Artcurial, Briest - Poulain - F. Tajan SVV, M. Auguier.
2 431 euros frais compris.
École italienne d’après Caravage, Les Tricheurs, huile sur toile, 99 x 134 cm, XVIIIe siècle.
Paris, Drouot, 5 décembre 2008. Beaussant - Lefèvre SVV.
La révolution caravagesque
Lorsqu’il disparaît, en 1610, le Caravage laisse derrière lui une oeuvre qui révolutionne la peinture en Europe, donnant son nom à un courant : le caravagisme. Réalisme de la représentation, figures grandeur nature et force dramatique du clair-obscur, où le noir profond inonde la toile, les peintres adaptent à leur manière la leçon du maître. Tous s’inspirent de la rue, en représentant dans leurs tableaux religieux des scènes de taverne, des prostituées, des joueurs de luth ou des diseuses de bonne aventure dans de grandes compositions en largeur. Les personnages, porteurs d’un sentiment pieux, humain et humble, sont des vieillards aux pieds sales, des bohémiens, des courtisans et de jeunes voyous. Ils portent des armures, des oripeaux, des rubans, des plumes ou des instruments de musique. En France, l’oeuvre de Georges de La Tour présente de nombreuses similitudes avec la révolution caravagesque. Pourtant, son répertoire emprunte aux oeuvres maniéristes des écoles du Nord. Ses joueurs de cartes trichant ou se faisant détrousser sont des classiques. Assez tôt dans le XVIIe siècle, un autre artiste français, moins connu, se fait également connaître pour ses peintures de taverne : Valentin de Boulogne. Formé à l’atelier de Simon Vouet, il fait l’essentiel de sa carrière à Rome, très influencé par le Caravage et Bartolomeo Manfredi. D’autres artistes, comme Nicolas Tournier, se sont spécialisés dans les scènes de tripots. Mais avec le siècle des Lumières, c’est tout un pan de l’imagerie populaire qui disparaît du paysage européen, laissant place à la peinture d’histoire, quasi monopolistique. Et ce, à un point tel qu’un maître aussi important que Caravage sera oublié pendant près de deux siècles, supplanté dans le Nord comme en Italie par des artistes qui n’y font jamais référence ! Il faut attendre le XIXe siècle et l’émergence des villes pour voir un embryon de prolétariat urbain se former, alors qu’au sommet de la pyramide sociale les bourgeois s’affirment, au détriment de la noblesse de l’Ancien Régime. Ces mutations s’accompagnent de nouvelles pratiques de sociabilité urbaine, comme en témoigne la multiplication des cafés et des cabarets, lointains héritiers des sombres tavernes hollandaises. Des peintres tels que Louis-Léopold Boilly représentent ces intérieurs d’une façon plus léchée et moins caricaturale que deux siècles plus tôt. De multiples copies de Teniers, Brouwer ou Van Ostade sont également réalisées au XIXe siècle, remettant la scène de taverne au goût du jour. Et par la suite, pendant plus d’un siècle et demi, l’artiste, maudit ou à succès, en fera son quartier général. D’Émile Bernard à Picasso, en passant par Van Gogh et Gauguin, tous – poètes compris – oeuvrent inconsciemment à l’ancrage des cafés, bordels et autres cabarets dans notre imaginaire collectif. Quant à Toulouse-Lautrec, difficile de ne pas voir en lui le digne héritier de ces peintres du XVIIe qui fréquentaient assidûment ces lieux de rixe et d’ivresse. Mais où s’est donc niché l’esprit de la taverne, en 2010 ? Au carnaval de Dunkerque, par exemple, créé au XVIIe siècle, où des amateurs de bonne chère défilent costumés et travestis en chantant – entre autres – des chansons grivoises et paillardes. Pardi ! encore le Nord...
Par Dimitri Joannidès - Gazette N°14 du 9 avril 2010

À LIRE -
La Naissance des genres : la peinture des anciens Pays-Bas (avant 1620), de Frédéric Elsig, éditions Somogy, 2005.

À VOIR
"Caravaggio", scuderie del Quirinale, Rome, Italie. Jusqu’au 13 juin, www.scuderiequirinale.it

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