La Gazette Drouot
Cote et tendance - Jules Dupré, l'ermite de L'Isle-Adam
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Jules Dupré l’ermite de L’Isle-Adam
Le paysagiste revient sur le devant de la scène grâce à une exposition.
L’occasion de s’intéresser à la cote du peintre, admiré par un certain Van Gogh.
Camille corot le surnommait volontiers le «Beethoven du paysage». Jules Dupré, tempérament passionné, romantique exalté par le spectacle de la nature, a orchestré en virtuose la symphonie des couleurs. Célébré en son temps comme un immense paysagiste, il manquait pourtant à l’artiste une grande rétrospective. Depuis avril 2007, c’est chose faite. L’Isle-Adam, berceau de la famille Dupré, accueillait dans son musée d’art et d’histoire les œuvres du maître. Itinérante, l’exposition ornera jusqu’au 24 février les cimaises du musée des beaux-arts de Reims qui, rappelons-le, possède l’une des plus belles collections de paysages de l’école de Barbizon, avec laquelle Jules Dupré flirta. Henri Vasnier, directeur des champagnes Pommery, avait en effet légué en généreux donateur à l’institution rémoise sa collection de peintures, l’une des plus réputées du XIXe siècle, consacrée notamment au paysage, d’où son surnom de « Petit Orsay ».

L’enfant de Ruisdael
Cette exposition, étayée d’un solide catalogue, permet d’embrasser l’œuvre de Dupré, de sa genèse aux dernières toiles de sa vie. Elle accorde notamment une place de choix aux années de collaboration avec Théodore Rousseau, une amitié passionnée, source d’échanges réciproques à Barbizon, mais aussi à Montsoult. «Dans le duo Dupré - Rousseau, le plus moderne des deux n’est pas celui qu’on croit », avoue sans ambages l’expert Michel Rodrigue, auteur du prochain catalogue raisonné de l’artiste. Théodore Rousseau reconnaissait lui-même : « C’est Dupré qui m’a appris à peindre la synthèse », ce fameux principe qui caractérise l’œuvre de notre artiste. Au fil des toiles on comprend en effet, à travers sa période anglaise, tout ce que le peintre doit à Constable. Grâce à lord Graves, le jeune Dupré fit le voyage outre-Manche, en 1831. Il est alors conquis par la leçon du maître de la Stour : ce long et prolifique séjour sur les terres du Devonshire, mais aussi du Norfolk, marquera profondément la manière de notre artiste, comme l’avait inspiré celle des peintres de l’école du Nord. Dupré est l’enfant de Ruisdael. Il est familier des œuvres d’Hobbema et de Van Goyen. Son maître, le paysagiste Jean-Michel Diébolt, l’avait initié à la tradition flamande. Après ce voyage en Angleterre, Dupré obtiendra ses premiers succès au Salon et la reconnaissance de ses pairs. Eugène Delacroix admire ainsi le ciel orageux de ses Environs de Southampton exposés en 1835, sans aucun doute le chef-d’œuvre de la période anglaise. Un ciel immense balayé de nuages dont le mouvement reste palpable, une vaste plaine dégagée et de minuscules figures... Dans les années suivantes, l’artiste fera évoluer sa peinture au contact de Rousseau et des artistes de Barbizon.

5 948 € frais compris.
Jules Dupré , Aux champs, huile sur toile, 35,2 x 27,5 cm.
Paris, 25 juin 2007. Claude Aguttes SVV.
18 400 € frais compris.
Jules Dupré, Chaumière à l’orée de la forêt, huile sur toile, 97 x 130,5 cm.
Barbizon, 2 décembre 2007. Aponem & Deburaux. M. Rodrigue.
20 500 € frais compris.
Jules Dupré (1811-1889),
La Saulaie, étang de Viveray près de L’Isle-Adam, huile sur toile, 86 x 96 cm.
Barbizon, 3 décembre 2006. Deburaux SVV. M. Rodrigue.

En plein air, le peintre se confronte alors aux chênes centenaires de la forêt, sous des ciels menaçants. 200 500 $, à ce jour le record de l’artiste, furent prononcés en 1999 sur une Promenade à cheval à Fontainebleau (Sotheby’s New York). Après les voyages en France en compagnie de Théodore Rousseau, l’une des meilleures périodes, selon Michel Rodrigue, avec les années 1860-1870, viendra la période de Cayeux-sur-Mer. Jules Dupré aborde en 1868 le genre de la marine, une période particulièrement prolifique. Il y développe une technique toute personnelle celle des touches verticales. Les éléments, le ciel, la mer, la terre se confondent dans un spectacle lumineux, digne des meilleures marines de Gustave Courbet...
« Qui s’intéresse encore aux paysages merveilleux de Jules Dupré ? », observait dans ses mémoires le collectionneur Daniel Wildenstein. « Personne. Après tout, dans son genre, il a fait aussi bien que les impressionniste dix ans avant. Mais tout le monde s’en moque. Il n’est pas à la mode. Jules Dupré : cela sent un peu le vieux schnock de Barbizon, non ? Eh bien, ce n’est pas le cas. C’est un très bon peintre. » L’œuvre de l’artiste a ainsi souffert d’une réelle méconnaissance, absence de grandes monographies et d’ouvrages de référence, une production enterrée dans la gloire ! Car en son temps l’homme vivait fort bien de sa peinture. Les demandes des marchands et des clients sont alors pressantes. Le collectionneur rémois Henri Vasnier a acquis plusieurs toiles de Dupré, dont un paysage en 1883, Les Moulins à vent, pour 6 800 F, soit quelque 25 000 € en valeur réactualisée. Il achètera encore 4 000 F en 1886 la Rue du Crotoy. Pour la même somme, cinq ans plus tard, Vasnier se portera acquéreur d’une œuvre de Claude Monet, Les Ravins de la Creuse. En comparaison, le prix d’un tableau de Théodore Rousseau est exorbitant : 82 100 F payés en 1891 par Vasnier pour La Mare..., soit un peu plus de 280 000 € aujourd’hui. Le fossé n’est d’ailleurs toujours pas comblé entre les deux compères ! Le meilleur résultat de Dupré culmine donc à 200 500 $ et celui de Rousseau à 551 200 $. Il date pour sa part d’avril 2004 : Soleil couchant sur les sables du Jean-de-Paris, adjugé également par Sotheby’s à New York... Les plus fervents amateurs de l’œuvre de Jules Dupré se glanent en effet de l’autre côté de l’Atlantique. Si les Américains sont friands des grandes étendues du peintre, observe Michel Rodrigue, les acheteurs japonais préfèreront pour leur part les marines. La période de Cayeux, inaugurée avec son ami Jean-François Millet en 1868, représente seulement 10 à 15 % de la production. Plus rares sur le marché, les toiles se négocient généralement à hauteur de 30 000/35 000 €. Celles de la période anglaise sont tout aussi singulières en ventes publiques. Les Britanniques sont demandeurs. Dupré, il est vrai, a su tirer les leçons d’un Constable. Le peintre fit de nombreux emprunts au maître, manière, mais aussi motifs, comme celui du moulin à vent.

Une cote en deux dimensions
Dans l’œuvre du peintre se distinguent deux grandes productions. L’une, que l’on qualifierait volontiers de commerciale, fut réalisée souvent dans la seconde partie de sa vie, à la demande des marchands, note Frédéric Chappey, conservateur des musées de L’Isle-Adam, spécialiste de l’artiste. L’autre concerne les grandes compositions. Les petits formats apparaissent régulièrement sur le marché. Jules Dupré répète avec talent une recette : une mare, un arbre, une vache ou une bergerie, baignés sous un ciel d’aurore ou de crépuscule. Ces éléments intangibles sont répétés à l’infini comme pour épuiser le sujet. Pour l’artiste, ils résument l’idée même du paysage. Ces petits paysages se vendent actuellement entre 1 000 et 5 000 €. En décembre dernier, à Barbizon la maison Aponem adjugeait une Gardienne de vaches (21,4 x 15,4 cm) 3 500 €. Cette production ne doit pas être négligée  ; elle est d’ailleurs généralement réussie et peut même abriter des toiles importantes. Ainsi, lors de la vente de fin d’année de la maison Aponem Frédéric Chappey avait attiré l’attention du musée Daubigny d’Auvers-sur-Oise sur une petite toile de Dupré, Charpentiers en forêt, une œuvre de jeunesse datée vers 1827-1828, époque où l’artiste vend ses premières toiles à Paris. Quelques années plus tôt, il avait débuté dans l’atelier de Jean-Michel Diébolt. Traité dans un esprit fin XVIIIe, ce tableau magnifie la forêt et témoigne du regard humaniste posé par l’artiste sur la nature. L’arbre, traité magistralement, devient le sujet principal de la toile. Ce qui fera dire en 1885 à Vincent Van Gogh : « Je trouve tout de même joliment beau le mot d’Israëls, disant d’un paysage de Dupré : “C’est vraiment un portrait” ».
Les grands formats sont quant à eux plus rares sur le marché. Cette production reste de loin la plus recherchée, mais on observe depuis quelques saisons un certain fléchissement des prix. En cause : un euro trop fort ? La grande toile proposée lors de cette même vente de la maison Aponem, Chaumière à l’orée de la forêt, exposée cet été lors de la rétrospective de L’Isle-Adam, a trouvé preneur sous l’estimation (voir photo). « Cette scène familiale campagnarde, note le catalogue d’exposition, proche dans l’esprit de celles que peint Millet à la même époque » provenait de l’ancienne collection Stump, mécène et admirateur de Dupré. On est loin des 40 000 € réunis par le musée de l’Isle-Adam en 2007 pour posséder dans ses collections Le Chêne à L’Isle-Adam, une toile réalisée par l’artiste vers 1865 et ayant sans doute appartenu à Alfred Sensier, critique d’art et ami de Dupré, provenant d’une collection particulière américaine... Après deux décennies fastes, on assiste donc ces dernières années à une baisse momentanée. Un classique de Jules Dupré se négocie entre 12 000 et 20 000 €. Les chefs-d’œuvre de l’artiste sont donc accessibles. Un seul conseil ? Investir !

Stéphanie Perris-Delmas - Gazette N°3 du 25 janvier 2008


À voir : «De Dupré à Vlaminck», musée des beaux-arts de la ville de Reims, jusqu’au 24 février.
À Lire : L’Oise de Dupré à Vlaminck, bateliers, peintres et canotiers, ouvrage collectif, Somogy, 2007.

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