La Gazette Drouot
Cote et tendance - Pierre Soulages, une cote éblouissante
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Pierre Soulages, une cote éblouissante
Il est le plus cher des artistes français vivants.
C’est aussi l’un des plus grands abstraits d’après-guerre. Ceci explique cela.
Des premières peintures au brou de noix jusqu’aux vitraux de l’abbatiale Sainte-Foy de Conques, l’œuvre de Pierre Soulages est traversée par la lumière. Pourtant, un tableau de Soulages, au premier coup d’œil, c’est du noir. Une couleur exigeante, solitaire, qui n’en est d’ailleurs pas une, mais qui, chez lui, révèle des lueurs inattendues.
Né à Rodez en 1919, ce contemporain traverse gaillardement le siècle. Première exposition personnelle à Paris en 1949, à la galerie Lydia Conti. Jolie fortune critique. De la Documenta de Kassel à la biennale de Tokyo, en passant par la fondation Gulbenkian à Lisbonne, la gloire internationale lui sourit dès la trentaine. À tel point qu’avec de Staël, Hartung et Poliakoff, il figure bientôt dans le peloton de tête des abstraits d’après-guerre. Bref, l’artiste a un certain talent et, bien qu’une toile de Soulages ressemble toujours à s’y méprendre à une toile de Soulages, son œuvre – bâtie à contre-jour – n’a jamais cessé d’éblouir. En matière de chiffres, la cote de Soulages affiche elle aussi un air radieux : des enchères supérieures à 100 000 F dès le début des années 80. Si le marché reste stable jusqu’en 1986, à partir de là tout s’emballe. À la Galerie de France, au mois d’octobre, débute l’exposition des œuvres récentes de l’artiste... Bon vecteur de plus-values, Soulages compte alors sur le marché international parmi les abstraits de l’école de Paris les plus recherchés. Ceux qui avaient eu le bon goût de miser sur l’«outrenoir» ont ainsi vu, en moins de dix ans, leurs gains décupler. Dès 1986, on enregistre un score à plus de 500 000 F. Trois ans plus tard, c’est l’enchère historique de 264 000 £, soit 2,65 MF de l’époque, prononcée en novembre 1989 à Londres sur un grand format de 1961 (Sotheby’s). Cette année-là, pas moins de neuf enchères millionnaires seront enregistrées. Soulages, dont on célèbre alors l’œuvre au musée de Nantes par une importante rétrospective, connaît aussi son heure de gloire spéculative. Dopée par un record, la cote est immédiatement revue à la hausse. Et même à ces hauteurs, la demande est forte, surtout pour les toiles maçonnées des années 1950 à 1963. C’est-à-dire la grande époque de Soulages, celle des bandes noires solidement rythmées.
coard 491 000 € frais compris.
Pierre Soulages, Peinture, 1962, huile sur toile, 97 x 130 cm.
Versailles, 25 juin 2006.
Versailles Enchères SVV.
coard 505 000 € frais compris.
Pierre Soulages, Peinture, 1963, huile sur toile, 97 x 130 cm.
Paris, Hôtel Marcel-Dassault, 28 octobre 2006.
Artcurial - Briest - Poulain - Le Fur - F. Tajan SVV.

Protéiforme, cette période commence par un retour aux racines nationales et culmine avec le design organique de l’après-guerre. Chaque pays trace sa voie. Quand la théoricienne suédoise Ellen Key pose les bases de l’habitat moderne pour tous, le Finlandais Eliel Saarinen pare son mobilier Arts & Crafts d’un vocabulaire folklorique dicté par l’émergence identitaire de son peuple. La dimension sociale et l’identité nationale serviront dès lors de fil rouge aux arts décoratifs. La Suède se révèle la plus sensible aux sirènes de l’art déco, avant d’ériger le fonctionnalisme en doctrine officielle. Le premier courant, d’inspiration néoclassique et connu sous le nom de Swedish Grace, fournit de précieuses pièces uniques, tandis que le second concrétise les aspirations démocratiques grâce à la série. Économiquement frêle, la Finlande connaît elle aussi une diffusion de masse, orchestrée par Alvar Aalto. Au Danemark, la Guilde des ébénistes, menacée par l’industrie du meuble de style, décide en 1927 de collaborer avec le département mobilier de l’Académie royale des arts, fondé par Kaare Klint. De cette configuration naissent des «couples» architecte-ébéniste légendaires, tels Kaare Klint-Rudolf Rasmussen, Finn Juhl-Nils Vodder ou Hans Wegner-Johannes Hansen.
Peut-on parler d’unité pour ces trois pays – la Norvège et l’Islande jouant alors un rôle mineur ? Sans doute. Ils partagent avant tout un indéniable amour du bois, matériau abondant et familier dans ces régions. Cette donnée géographique a engendré une solide tradition d’ébénisterie. Ainsi Aalto abandonne-t-il les tubes de métal du Bauhaus pour se consacrer au bouleau lamellé-collé. Il faut attendre le milieu du XXe siècle au Danemark pour que Kjaerholm divorce des ébénistes et se tourne vers le marbre et vers l’acier. En Suède, le bois domine l’œuvre de l’inclassable ensemblier Josef Frank, du moderniste Bruno Mathsson et des membres de Swedish Grace, qui substituent à la nacre et au galuchat chers aux Français des essences rares travaillées avec subtilité. Autre particularité : à l’origine des pièces on trouve le plus souvent des architectes de formation, qui partagent une conscience accrue des besoins humains. Enfin, ces créateurs absorbent de multiples influences pour conserver leur singularité. L’accomplissement stylistique est affaire permanente de réinterprétation.

Un marché exigeant
Les Américains, épris des meubles danois, dominent le marché : chez Bruun Rasmussen, auctioneer majeur du Danemark, 50 % des pièces supérieures à 10 000 € partent outre-Atlantique.
Les Japonais, grands amateurs également de ces pièces, sont sensibles à l’inspiration extrême-orientale de créateurs tels Hans Wegner. En France, promise à l’art déco et aux designers français des années 1950, une poignée de galeristes mise sur le design scandinave. Dans les années 1990 les éclaireurs se nomment François Laffanour, pour la période 1940-1960, et Éric Philippe, pour les années 1920. Leur succèdent la Galerie scandinave, Dansk Møbelkunst – qui choisit Paris en 2002 comme unique succursale de sa galerie de Copenhague – et enfin la galerie Dansk. En ventes publiques, les créateurs ne sont pas tous logés à la même enseigne. Certains sont omniprésents, d’autres se font trop rares pour se risquer à une analyse. C’est le cas d’Eliel Saarinen. Le marché semble hésiter : une suite de huit chaises en pin et érable vernissé, réédition d’un modèle de 1930, était adjugée 8 465 € par Tajan en 2005, mais un bureau d’architecte en chêne de style national avec sa chaise de 1906 restait à 89 000/120 000 € sans preneur chez Christie’s à Londres en 2006. La retenue est parfois identique face aux pièces de Swedish Grace, encore méconnu, sauf en France, où Éric Philippe, à travers deux expositions en 1998 et en septembre 2006, a entrepris un remarquable travail de défrichage. Ce marché, élitiste à l’époque, reste dans l’ensemble confidentiel. Néanmoins, un tournant s’opère vers 2000. Les prix de ce mouvement se stabilisent à un niveau élevé. Un buffet long de 175 cm signé Axel Einar Hjort, rouge et noir (zebrano et jacaranda), valait 3 700 € en 1997 chez Bukowskis. Il faut désormais compter 28 260 € pour l’une de ses commodes des années 1920 (Bukowskis, 2006) ou 34 030 € pour un miroir laqué rouge aux motifs grecs de 1927 (Christie’s, Paris, 2001). Ce prince de l’art déco suédois décora de nombreux intérieurs aujourd’hui perdus, tel celui du train privé du shah d’Iran en 1930, Graal des spécialistes.
Au même moment, Bruno Mathsson, cinquième génération d’ébénistes, tourne le dos à ces esthétiques. L’exposition du Centre suédois à Paris a revisité cet automne une œuvre dans laquelle la recherche ergonomique fonctionnaliste s’appuie sur un savoir-faire artisanal. Sa chaise longue Pernilla de 1934, un classique, se vend de 800 € pour une réédition par Dux dans les années 1980 (Tajan, 2003) à 6 260 € pour la version originale réalisée par la firme paternelle Karl Mathsson en 1944 (Christie’s, 2006).
Alvar Aalto partage avec Mathsson un langage formel s’exprimant en courbes, cintrage du contreplaqué et production de qualité au sein de l’entreprise familiale, Artek. Le marché néglige ses abondantes éditions tardives pour s’intéresser aux pièces « historiques » produites peu après leur création. Une même vacation regroupait trois pièces exécutées de 1931 à 1935 : une table d’appoint en bouleau, vendue 9 835 €, soit le double de l’estimation haute, un fauteuil Paimio cédé 16 990 € et un fauteuil à haut dossier à 15-25 exemplaires, acquis 23 245 € chez Christie’s à Londres en 2006. Cette même année, un meuble d’appui en pin plaqué de bouleau moucheté, plus tardif, était adjugé 6 785 € par Tajan. Du côté danois, Kaare Klint rajeunit les classiques. C’est le cas du fauteuil Safari de 1933, un modèle en frêne et cuir cognac tiré d’un siège colonial ; une paire sans date obtenait 2 990 € chez Tajan en 2003. Un modèle de 1960 enregistrait 1 745 € chez Artcurial en 2005 et un autre de 1955 recueillait 6 260 € chez Christie’s à Londres en 2006. Les modèles phare des élèves de Klint ont aussi la cote. Toujours en 2006, la Chieftain Chair de Finn Juhl de 1949 a été vendue 22 000 € avec une structure de palissandre et assise en cuir chez Rasmussen. Un modèle en frêne a été acquis contre 35 760 € chez Christie’s à Londres. La chaise Valet, conçue en 1953 par Wegner pour le roi Frédérick IX, était vendue 4 720 € chez Digard en 2003, puis 8 040 € et 6 300 € chez Rasmussen en 2006. En 1998 déjà, une douzaine de fauteuils en teck dits «classiques», vers 1950, s’envolaient à 26 560 € chez Sotheby’s à New York. On observe toutefois un fort taux d’invendus en France pour cet auteur.
Deux types de productions se détachent ainsi sur le marché : des pièces exclusives apparentées à des œuvres d’art – mobilier d’ébéniste moderniste danois, néoclassicisme suédois – d’un côté, icônes du design des années 1930-1940 – Aalto, Mathsson, Wegner – de l’autre. Les uns demeurent encore la chasse gardée des esthètes, les autres entrent au musée.

Par Gilles-François Picard - Gazette N°8 du 23 février 2007
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