La Gazette Drouot
Cote et tendance - Coffrets et boîtes à bijoux
Sèvres années 1930

C’est à partir de cette période féconde que la manufacture s’est engagée
dans un ambitieux programme à la conquête de la modernité.

En 2008 était organisée une exposition intitulée «Sèvres années 30, la séduction des matières». Il s’agissait alors de remettre à l’honneur un temps fort de la manufacture, une période de succès d’une rare qualité. La détermination d’un homme, Georges Lechevallier-Chevignard, en est à l’origine. Nommé en 1920, administrateur de la manufacture nationale de Sèvres, ce dernier n’a qu’une idée en tête : préparer cette industrie d’art française en vue de la proche Exposition internationale, annoncée en 1925, et lui permettre de regagner l’image d’une industrie brillante qui s’ouvre à la modernité. S’il est clair, le vœu n’en est pas moins ambitieux, et il lui faudra déployer une énergie à toute épreuve pour y parvenir… car il y parviendra ! En 1938, lorsqu’il quitte ses fonctions, c’est avec la tête haute du devoir accompli. Ces dix-huit années ont été exceptionnellement riches : elles ont vu l’ouverture du champ des recherches esthétiques et l’extension de la gamme des matériaux, deux voies différentes mais néanmoins complémentaires. La combinaison de ces facteurs permettra à Sèvres de s’inscrire dans le courant art déco.

Réorienter puis créer Premier axe de travail, il s’agit de réorienter la production vers d’autres matériaux que la porcelaine. Le grès et la faïence, jusqu’alors considérés comme secondaires, gagnent leurs titres de noblesse et obtiennent l’accès aux prestigieux fours.

8 430 € frais compris.
Jacques-Émile Ruhlmann (1879-1933), vase éclairant de forme «Ruhlmann no 2», en porcelaine dure sur base en chêne, 1936, Manufacture nationale de Sèvres, h. 48,8 cm, diam. 39,6 cm.
Paris, Drouot-Richelieu, 13 mai 2011. Audap & Mirabaud SVV, M. Rémy.

Pour pallier la pénurie et le coût de certaines matières premières, un atelier de faïence stannifère est créé en 1920 et prend véritablement son essor, en 1924, sous la direction de Maurice Gensoli. Il permet la production de nombreux objets destinés à plusieurs usages : il suffit d’ajouter un couvercle – parfois en bois, en corne ou en ivoire – à un vase pour qu’il se transforme aussitôt en un pot, une urne ou une boîte. Louis Delachenal (1897-1966) y travaille en tant que mouleur-tourneur, c’est lui qui élabore la majorité des formes – il en créera près de cent cinquante. Les pièces conçues, d’une plus grande spontanéité, sont éditées en séries. Présentant des décors géométrisants ou naturalistes simplifiés, elles séduisent une nouvelle catégorie d’amateurs moins fortunés. Il en va de même pour l’atelier de grès – une pâte imperméable surtout composée de silice et d’argile dont la plasticité est très appréciée des céramistes –, installé au début des années 1930 par Louis Delachenal, décidément incontournable. Grès chamotté – des argiles faisant office de dégraissants sont introduites et offrent une meilleure tenue à la cuisson – et grès tendre – grès fin, convenant à la reproduction de modèles de sculptures – prennent de plus en plus de place. Ils servent surtout à l’édition de sculptures jusqu’alors en biscuit et leur confèrent une plus grande authenticité ; ils sont employés en particulier pour des pièces orientalisantes, telles La Femme arabe de Pierre-Auguste Poisson ou La Jeune Ramatoa d’Anna Quinquaud, ainsi que pour l’édition de figures animalières. Dans le joyeux bestiaire se côtoient un singe de Georges Guyot, une gazelle d’Henri Bouchard, un condor d’Émile Bachelet ou encore un cerf d’Erna Dem. L’atelier, totalement en phase avec cette époque tournée vers la sobriété et l’usage fonctionnel de l’objet, connaît un grand succès.
En parallèle vient le temps des créateurs. La manufacture bénéficie d’un nouveau statut administratif et financier en devenant autonome, le 1er janvier 1927. Libérée de l’emprise de l’État, elle peut alors s’intéresser à une nouvelle clientèle et, pour la séduire, faire appel à des artistes de renom. Parmi eux, celui symbolisant la magnificence de l’époque : Jacques-Émile Ruhlmann, qui s’illustre dans la conception de mobilier art déco pour les paquebots, vitrines du luxe à la française. Pour l’Ile-de-France, après avoir dessiné l’essentiel des éléments décoratifs, il reçoit la commande d’un grand vase éclairant, en porcelaine blanche, pour le salon de thé. Sèvres, qui l’avait déjà sollicité en 1925 pour son stand à l’Exposition, lui offre alors la possibilité de pousser ses recherches sur les luminaires et de produire le vase en format monumental. En fait, selon les archives de la maison, le génial ensemblier dessinera sept vases – peut-être même huit – ainsi qu’une tasse à thé avec soucoupe… mais les formes n’ayant pas été enregistrées, il est impossible de connaître précisément la date de leur création. Les pièces, seulement numérotées, sont simples et témoignent de son goût pour la sobriété. Selon les principes en vigueur pour toutes les créations extérieures, Sèvres achète les prototypes et les artistes perçoivent des droits d’auteur en fonction du nombre d’exemplaires vendus. Lorsqu’ils ne sont pas laissés en porcelaine blanche, les modèles sont décorés par de jeunes artistes dépendant de la manufacture – Anne-Marie Fontaine, active de 1928 à 1938, orne ainsi le vase no 2 de végétaux – ou par des créateurs indépendants. C’est ainsi que Mathurin Méheut se retrouve à dessiner une série de huit décors inspirés de la faune, la flore et les traditions africaines sur le modèle no 7 – de forme rouleau – pour l’Exposition coloniale de Paris de 1931. L’association est parfaite, la forme rouleau des vases se prêtant naturellement au décor réalisé en frise. Sèvres se donne les moyens de ses ambitions et ne se contente pas de la qualité formelle, la recherche passant aussi par la prouesse technique. C’est bien ce qui est atteint avec la spectaculaire fontaine lumineuse d’Henri Rapin – un décorateur conseiller artistique de la manufacture – de 1,34 mètre de hauteur ! Grâce à une collaboration fructueuse entre l’artiste et le technicien, tout y est : la perfection ancestrale de Sèvres, le modernisme de la forme et la pureté du décor. Il est aisé de comprendre le succès rencontré par les pièces produites lors de cette époque folle de beauté, succès qui se prolonge aujourd’hui au regard des résultats enregistrés en ventes aux enchères.

Par Anne Doridou-Heim - La Gazette Drouot N°24 du 17 juin 2011
50 800 € frais compris.
Manufacture nationale de Sèvres, R. Sivault et René Crevel, vase de forme cylindrique en porcelaine, à décor en polychromie d’un cavalier et d’un personnage nu dans la forêt, vers 1934, h. 50 cm.
Paris, Drouot-Richelieu, 10 mars 2010. Aguttes SVV. M. Plaisance.
18 590 € frais compris.
Manufacture nationale de Sèvres, dessin d’après Goor, vase Athlétisme de forme dite «fontaine no 2», en porcelaine à décor d’une frise d’athlètes et du sigle des jeux Olympiques, vers 1935, h. 28 cm.
Paris, Drouot-Richelieu, 10 mars 2010. Aguttes SVV. M. Plaisance.
3 510 € frais compris.
Manufacture nationale de Sèvres, vase ovoïde en grès tendre émaillé gris-vert jaspé, h. 24 cm.
Paris, Drouot-Richelieu, 25 février 2010. Tajan SVV. M. Wattel.
LE CHIFFRE 18
C’est le nombre d’années, entre 1920 et 1938, durant lesquelles Sèvres s’est ouverte à la modernité art déco.
À LIRE
Années folles et art déco, le renouveau, collection «Sèvres, une histoire céramique», éditions Courtes et longues, Paris, 2007.
http://www.gazette-drouot.com/static/resultat_vente_encheres/liste.html http://catalogue.gazette-drouot.com/ref/ventes-aux-encheres.jsp