La Gazette Drouot
Cote et tendance - Les sabliers
Les sabliers

Longtemps régulatrices exclusives du temps, ces montres d’antan ont été reléguées au rang de curiosités.

Ce n’est qu’avec la conquête des océans au XVe siècle que la mesure du temps devient essentielle. Le sablier, instrument du voyageur, du marchand et du nomade, s’impose tout naturellement.

Des origines lointaines
Pour mesurer l’écoulement des heures, divers procédés ont inspiré le sablier : cadran solaire, clepsydre, cierge gradué, lampe à huile et même, pour des périodes plus longues, l’observation des étoiles. En somme, de magnifiques instruments de prise du pouvoir sur la vie des personnes, même si de nombreux aléas techniques en limitaient sensiblement la portée. Le plus sûr était encore de se fier au métronome éternel et universel : le Soleil. Avec, à l’origine, des gnomons, de simples bâtons plantés dans le sol et dont l’ombre portée donnait de bonnes indications, quoique imprécises, puis les cadrans solaires fixes. Mais toutes ces inventions connaissaient des limites, notamment par temps couvert ou durant la nuit. On chercha alors à créer d’autres outils, dont la clepsydre – le «voleur d’eau» étymologiquement en grec –, dite aussi horloge hydraulique, qui connut un franc succès durant de très nombreux siècles. Dépendant de la pesanteur uniquement, la clepsydre était utilisable partout et par tous les temps (sauf en période de gel), y compris la nuit. La plus ancienne, conservée au musée du Caire, a été construite il y a 3 500 ans pour le pharaon Aménophis III. On dit également que Démosthène, brillant orateur grec du IVe siècle av. J.-C., utilisait une clepsydre pour s’assurer de la brièveté des discours de ses élèves. Chez les Romains, Vitruve explique qu’elle ne jouait qu’un rôle décoratif.

496 € frais compris.
Sablier à deux ampoules en verre et laiton, travail allemand du XVIIIe siècle.
Paris, Drouot-Richelieu, 9 mars 2010. Kapandji - Morhange SVV. M. Drulhon.

Quand le sablier met son grain de sable
Les spécialistes ne semblent pas tous du même avis quant à l’origine précise des sabliers. Certains font remonter son invention à l’Antiquité, en prenant pour preuve un bas-relief représentant les noces de Thétis et Pelée ; on y voit Morphée semblant en tenir un dans sa main. Néanmoins, on peut légitimement penser qu’il a fallu atteindre une certaine maîtrise du verre avant de pouvoir les commercialiser. Le verre des Grecs, des Chinois et des Égyptiens, qui existait depuis quatre millénaires, n’était pas assez transparent pour permettre d’observer l’écoulement des grains de sable d’une fiole à l’autre. Le progrès technique décisif eut lieu à Venise à la fin du XIIIe siècle, quand fut créée la première verrerie moderne à Murano. Le premier texte évoquant un sablier serait l’inventaire du roi Charles V, en 1379. Mais nous n’y mettrions pas notre main à couper quand on sait à quel point les descriptions étaient floues à cette époque. Surtout qu’il ne faut pas oublier que le mot sablier n’est apparu qu’à la fin du XVIIe siècle. Une chose est certaine : ce n’est qu’à partir du XVe siècle qu’il remplaça petit à petit la clepsydre, d’abord dans les couvents, puis sur les navires à l’époque des grands voyages maritimes. Au milieu du XVIe siècle, il supplanta carrément tous les autres instruments de mesure du temps.

Pour veiller au grain…
Sur un navire, la survie de tout l’équipage pouvait dépendre du sablier ! En mer, la durée de garde, qui était de plus ou moins six heures selon les circonstances (et qu’on appelle pour cette raison le «quart»), était ordinairement déterminée par l’écoulement d’un sablier d’une capacité d’une demi-heure. Un officier était chargé de le retourner une fois le sable écoulé. Par ailleurs, pour connaître la vitesse du bateau, on avait conçu un autre type de sablier d’une demi-minute, l’ampoulette utilisée avec un instrument appelé le loch, qu’il suffisait de laisser flotter dans l’eau. Malheureusement, trop d’humidité ou une courte sécheresse pouvaient empêcher le sable de s’écouler convenablement. Et, au final, il arrivait que les calculs soient faussés de plusieurs secondes, ce qui était à même de produire un effet considérable sur l’estimation de la vitesse du bateau et, par conséquent, sur sa position en mer. En parallèle, sur la terre ferme, le sablier avait conquis de nouveaux amateurs : les prêtres y avaient recours pour limiter la durée des sermons, les aristocrates pour minuter les joutes dans un tournoi, sans oublier les alchimistes, les astronomes, les géomètres et tous ces nouveaux professionnels du temps. En Angleterre, une loi de 1483 en ordonna même l’utilisation pour freiner l’enthousiasme des orateurs dans les universités ! Mais le maître d’hier est le valet de demain : quand en 1736, l’Écossais Harrisson parvint à réduire l’effet du mouvement de la mer sur la précision du chronomètre, ce fut le coup fatal porté au sablier. Même les veilleurs de nuit, qui parcouraient rues et places publiques pour annoncer l’heure, semblaient plus convaincus par la précision de l’horloge que par le charme désuet du sablier.

D’une éternité l’autre
Dans les arts, le sablier est rarement représenté pour lui-même. C’est un raccourci symbolique censé pousser à la méditation sur le temps et la mort. C’est également le symbole de la tempérance, l’une des quatre vertus cardinales dans la religion chrétienne. Dans les tableaux, lorsque le sablier est dépouillé, il renvoie à la supériorité brutale de la mort sur l’existence humaine, alors que lorsqu’il est ouvragé, il témoigne des efforts de l’homme pour maîtriser le temps. Dans les vanités par exemple, l’artiste dispose d’un certain nombre d’accessoires pour illustrer son discours, comme les bougies, horloges, bulles de savon, fleurs, insectes… qui traduisent eux aussi le caractère transitoire de la vie. En sculpture, quelques rares monuments funéraires représentent des sabliers, comme le tombeau d’Alexandre VII à Saint-Pierre de Rome, œuvre du Bernin. Bref, on le voit, collectionner les sabliers n’est pas chose évidente ; il n’y a ni signature, ni école, ni groupe. Certains ont été des instruments de travail, d’autres des œuvres d’art raffinées. On en déniche chez les antiquaires de marine, chez les spécialistes d’instruments scientifiques ou au hasard d’une vente courante. Le sablier réapparaît néanmoins ponctuellement pour des motifs autres que purement décoratifs : dans la salle des États Généraux à Versailles en août 1789, sur les navires de la marine française jusqu’en 1870, dans nos jeux de société, dans les prospectus bancaires vantant leurs taux et durée d’emprunt ou… dans les loges maçonniques. Et, bien sûr, sur nos écrans d’ordinateur, lorsqu’ils chargent, pour nous rappeler que, là encore, patience et longueur de temps sont de rigueur ! O tempora, o mores...

Par Dimitri Joannidès - La Gazette Drouot N°25 du 24 juin 2011
10 533 € frais compris.
Attribué à Pieter-Symonsz Potter, vers 1597-1652, vanité au sablier, huile sur panneau, 47 x 33,5 cm.
Paris, Drouot-Richelieu, 28 mars 2011. Ève SVV. Mme Mauduit.
319 800 € frais compris.
Claude Parmiggiani (né en 1943), noir de fumée et suie sur panneau, 71 x 81 cm.
Bruxelles, salle des beaux-arts, 26 avril 2009. Pierre Bergé & Associés SVV.
2 309 € frais compris.
Putti (d’une paire) en chêne sculpté, XVIIIe siècle, h. 55 cm.
Paris, Drouot-Richelieu, 27 janvier 2010.
Beaussant - Lefevre SVV, MM. Bacot et de Lencquesaing.
LE CHIFFRE 3
En minutes, c’est la durée commune des sabliers d’aujourd’hui, idéale pour la cuisson d’un œuf à la coque.
À LIRE
Mémoire de sabliers, par Jacques Attali, Les Éditions de l’Amateur, Paris, 1997.
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