La Gazette Drouot
Cote et tendance - Les instruments du précinéma
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Les instruments du précinéma
Lanternes magiques, phénakistiscopes et autres praxinoscopes nous parlent d’un temps
que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître.

Il y eut un avant Hollywood et ses paillettes, Cannes et son tapis rouge, les César et les Oscar, un avant au double parfum magique et scientifique. C’est ce que raconte l’histoire des instruments du précinéma, c’est-à-dire, des différentes techniques inventées pour animer et projeter des images, antérieures à la projection du premier film des frères Lumière. Hommage au premier d’entre eux : la lanterne magique. Elle voit le jour en 1659, grâce à l’intérêt des savants pour l’optique. Il s’agit de recherches très sérieuses, qui vont rapidement trouver un prolongement étonnant dans la création d’un spectacle totalement novateur, qui sera baptisé «l’art trompeur». En projetant devant une assemblée sidérée l’image animée d’un squelette jouant avec son crâne, Christiaan Huygens, mathématicien et astronome néerlandais, popularise le procédé. Il nomme sa machine : «lanterne de peur». Le procédé repose sur l’utilisation de plaques de verre peintes, fixes ou munies d’un mécanisme, disposées devant une source lumineuse, dont le rayon, via des lentilles de cristal, décuple les dimensions du motif sur un écran.

21 107 € frais compris.
Lanterne magique de Jean Schoenner, «Laterna de Orient».
Chartres, 3 juin 2000, galerie de Chartres SVV. Mme Harivel.

Relayée par les magiciens et les colporteurs, la lanterne magique se promène jusqu’en Chine, et touche un public de plus en plus large, immédiatement séduit. Elle exerce même un puissant pouvoir de fascination sur les spectateurs, ce qui ajoutera à la magie de l’instrument. Jusqu’à la diffusion d’ouvrages de vulgarisation scientifique, en expliquant les différents mécanismes, la lanterne joue de sa part de mystère. Née sous le signe d’une iconographie surnaturelle, la lanterne emprunte largement dans les premiers temps aux diableries du Moyen Âge. Peu à peu, tous les sujets sont abordés : la vie quotidienne, les voyages, les contes et légendes, la religion, l’histoire et l’ésotérisme, et même les images d’actualité, ainsi que le montre le tableau de Ferdinand du Puigaudeau, où l’on observe de placides Bretonnes médusées par la vision du séjour du tsar à Paris en 1896. Ce sont là les dernières années de gloire de la machine. En 1895, c’est l’avènement du cinéma. Néanmoins, les lanternes magiques perdureront jusqu’aux années 1920, comme jouet destiné aux enfants et outil pédagogique de la République. Elles émeuvent aujourd’hui un public nostalgique. La récente exposition de la Cinémathèque française à Paris a connu un grand succès, et il fallait voir les yeux émerveillés des visiteurs devant les images projetées, et ce même en 2010, à l’heure des plus extraordinaires effets spéciaux ! L’institution présentait une petite partie de sa fabuleuse collection de plaques de verre, l’une des deux plus belles au monde, avec celle du Museo Nazionale del Cinema de Turin.

6 360 € frais compris.
Praxinoscope à air chaud d’Ernst Plank, à six bandes couleur.
Argenteuil, 10 octobre 2009. Argenteuil Maison de Ventes SVV. M. Goeury.
  2 240 € frais compris.
Phénakistiscope avec miroir, à 34 cartons polychromes, maison Alphonse Giroux, Paris, diam. 17,5 cm.
Chartres, 17 octobre 2009. Galerie de Chartres SVV. Mme Harivel.
  47 000 € frais compris.
Ferdinand du Puigaudeau (1864-1930), La Lanterne magique ou Le Panorama du Czar à Paris, huile sur toile, 44 x 65 cm.
Nantes, 11 novembre 2009. Couton - Veyrac - Jamault SVV.

Devant le succès rencontré par la lanterne magique et pour aller toujours plus loin, différents inventeurs travaillent dans le secret de leurs ateliers à la création d’instruments aux drôles de noms. Après le thaumatrope en 1827, on assiste à la naissance, en 1832, du phénakistiscope, par le Belge Joseph Plateau. Appareil aussi insolite qu’esthétique, son procédé consiste à faire tourner des cartons circulaires dessinés d’une suite d’images fixes décomposant un mouvement – à bonne vitesse –, en actionnant une poignée fixée à un miroir. Comme tous les autres, il joue sur la notion de persistance rétinienne. Le spectateur se place en face d’un miroir et positionne ses yeux au niveau des fentes du disque, du côté non dessiné. Dès que le carton tourne, l’œil perçoit une sensation d’animation. Puis suivra le zootrope de William George Horner, dont l’acte de naissance remonte à 1834. Là, c’est à l’aide d’un tambour tournant avec fentes, dont l’intérieur abrite une bande de dessins, que le mouvement est décomposé. L’objet est fermement tenu d’une main, l’autre faisant tourner le tambour ; en regardant fixement à travers les fentes, les dessins s’animent. La pièce conservée à la Cinémathèque décompose le mouvement d’un oiseau en plein vol. Dans la famille originale des instruments de précinéma, voici le petit dernier. Le praxinoscope imaginé par Émile Reynaud en 1877. Là encore, on retrouve un tambour tournant, mais cette fois sans fentes. Si le principe reprend celui du zootrope, il l’améliore en ajoutant, à l’intérieur du tambour et tournant sur le même axe, un cylindre à facettes sur lequel sont disposés douze petits miroirs reflétant chacun un dessin. Avec la rotation, les images se substituent les unes aux autres sans obturation. L’appareil offre une meilleure visibilité, ainsi que la possibilité de visionner le spectacle à plusieurs. L’invention rencontre un beau succès commercial, grâce à un brevet et une «mention honorable» à l’Exposition universelle de Paris en 1878. De nombreux sujets seront ainsi mis en images et projetés, dont une série sur le thème du cirque particulièrement propice. Jongleurs, équilibristes, amazones, clowns et chiens savants s’animent pour le plaisir des petits et des grands. Beaucoup de charme aussi en regardant le déjeuner de bébé, ou encore de facétieux petits valseurs, un jeu de balançoire, de bucoliques papillons et une aérienne nageuse. Poursuivant sa lancée, celle de l’amusement et du monde moderne, le même Reynaud crée, en 1887, une bande perforée de dessins entraînés et projetés par un théâtre optique. Pour la première fois, l’action n’est plus contrainte à un mouvement cyclique, ce qui autorise la narration de petites saynètes, les premiers dessins animés, nommés «pantomines lumineuses». Plusieurs maisons de ventes se sont spécialisées dans la dispersion d’instruments du cinéma, ceux du précinéma y figurent toujours en bonne place, et les amateurs ne s’y trompent pas qui leur réservent leurs enchères. Selon Me Maiche, il s’agit de véritables passionnés, collectionneurs à la recherche d’esthétisme et de poésie, plus que de technicité, et très proches du monde du jouet. D’ailleurs, certains fabricants allemands, comme Ernst Plank, réalisent des lanternes, des praxinoscopes, mais aussi des locomotives et des bateaux en modèles réduits. À peu de frais, à partir de quelques centaines d’euros, et le plus souvent pour quelques milliers, on peut organiser chez soi une séance de précinéma et faire défiler les images du temps passé. Et nul besoin de silence. Séquence nostalgie et succès assurée !

Par Anne Doridou-Heim -La Gazette Drouot N°18 du 7 mai 2010



À LIRE
Le Mouvement continué, Laurent Mannoni, catalogue illustré de la collection des appareils de la Cinémathèque, éditions Cinémathèque française, Paris, 1996.

LE CHIFFRE 17 000
C’est le nombre de plaques que possède la Cinémathèque française.
http://www.gazette-drouot.com/static/resultat_vente_encheres/liste.html http://catalogue.gazette-drouot.com/ref/ventes-aux-encheres.jsp