La Gazette Drouot
Cote et tendance - Pot
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Ça ne manque pas de pots !
Ils allient l’utile à l’agréable, appartiennent à la petite comme à la grande Histoire : les vases de nuit, un marché pour...
Pissadouphile ? Le mot résonne d’un léger accent provençal. Ne parle-t-on pas au pays de Pagnol de "pissadou" à propos du pot de chambre, du "pisse-pot" et autre vase de commodité ? Le terme en vient tout naturelement à désigner les collectionneurs de cet ustensile millénaire, les Romains, et avant eux, les Égyptiens et les Grecs ayant utilisé ce vase à usage urinaire. Il était d’ailleurs pour ces derniers, l’"ami" fidèle – c’est ainsi qu’on l’appelait dans la Grèce antique – l’indispensable compagnon des banquets et festins de buveurs. Chez les Romains, on le nomma matella, lasanus ou schaphium, c’est selon. Au Moyen Âge, les chevaliers ne partaient pas en croisade sans leur épée ni leur "pot à pisse". Nos aïeux, l’appelèrent plus familièrement "Jules" ou "Thomas". L’usage et l’objet sont donc bien anciens et l’on sait même, à la lumière de nombreux témoignages, que ces pots s’utilisaient fréquemment en public. II n’y avait alors point de pruderie dans le domaine des commodités. Lors de la fête donnée à Paris en l’honneur de Louis XI, en 1461, et où "plusieurs belles filles en sirènes toutes nues [...] chantaient de petits motets et bergerettes", des pots de chambre furent prévus "pour les dames et demoiselles du cortège qui se trouveraient pressées de quelque besoin". Le grand Siècle, celui de la chaise percée et du cérémonial des évacuations de sa Majesté fit également preuve en ce domaine de mœurs jugées bien impudiques, rappelle Saint Simon. Le Dictionnaire de l’ameublement d’Havard nous apprend que lors des sermons du père Bourdaloue "les dames prévoyantes cachaient dans leur manchon ou leurs vertugadins un petit vase leur permettant lorsqu’un certain besoin leur devenait trop pressant, de ne pas quitter leur place." C’est ainsi que le nom du célèbre prédicateur de Louis XIV en vint à désigner par dérision un type particulier de pisse-pot, destiné aux bonnes dames de la société. Ce bourdaloue se distingue des autres pots de chambre, généralement ronds, par sa forme oblongue avec, au centre, un petit étranglement caractéristique. Dotés d’une seule anse, il s’apparente étrangement à un autre ustensile, de cuisine celui-là. C’est ainsi que les domestiques de madame du Deffand s’extasiant devant le pot de chambre que celle-ci venait de recevoir de madame de Choiseul, d’une telle beauté et d’une telle magnificence, proposèrent d’en faire une saucière. Une méprise qu’ils ne furent pas seuls à commettre. Il y a trois décennies, certains marchands vendaient encore des bourdaloues pour des saucières, nous rapporte madame Chenal. Cette dernière, Mimi pour les intimes, en connaît d’ailleurs un rayon sur la question, voici plus de 30 ans qu’elle chasse ces pisse-pots sur les brocantes ou à Drouot, une quête qui a pris fin les 2 et 3 avril derniers lors de la vente des quelque 200 pièces de sa collection.
470 €.
Bourdaloue en porcelaine décor d’une scène et d’un paysage camaïeu bleu alternés de rocailles et fleurettes or.
Nantes, Kaczorowski, 2/3 avril 2005, collection Chenal.
440 €.
Vase de nuit double en faïence à décor de bouquets polychromes, des armes de Bourbon Lancy et des devises "Restons unis ! - Unis pour la mesme cause Rapprochons nos deux... coeurs Qu’un doux parfum de rose enguirlande de..."
Nantes, Kaczorowski, 2/3 avril 2005, collection Chenal.
95 €.
Vase de nuit en étain souligné d’un jonc, XVIIIe siècle.
Nantes, Kaczorowski, 2/3 avril 2005, collection Chenal.
100 €.
Vase de nuit en faïence fine blanche à décor en plein de rinceaux de fleurs à la vignette camaïeu bleu, Vieillard Bordeaux.
Nantes, Kaczorowski, 2/3 avril 2005, collection Chenal.
45 €.
Vase de nuit en faïence fine blanche à décor floral à la vignette camaïeu rose, Onnaing, modèle Jardinière, produit en trois coloris, vert, rose ou bleu par d’autres manufactures comme Sarreguemines, Choisy, Longwy, Saint-Amand, ou Hamage.
Nantes, Kaczorowski, 2/3 avril 2005, collection Chenal.
82 €.
Vase de nuit en porcelaine blanche à décor de paysages en cartouche et semis de fleurs. Limoges, Théodore Haviland.
Nantes, Kaczorowski, 2/3 avril 2005, collection Chenal.
5 €.
Vase de nuit en faïence fine blanche, décor de fleurs et mention "À la mariée", Digoin.
Nantes, Kaczorowski, 2/3 avril 2005, collection Chenal.
72 €.
Seau de nuit en faïence fine crème moulé de filets sinueux rose et bleu décor de liseron polychrome à la vignette, Saint-Amand.
Nantes, Kaczorowski, 2/3 avril 2005, collection Chenal.
45 €.
Vase de nuit en porcelaine à pans, décor floral à la vignette polychrome, Mason’s
Nantes, Kaczorowski, 2/3 avril 2005, collection Chenal.
170 €.
Bourdaloue en porcelaine, décor de guirlandes de fleurs polychromes, filet bleu et frises de feuilles or, les faces portent le monogramme MA dans un cartouche rocaille or.
Reprise du modèle de Marie-Antoinette.
Nantes, Kaczorowski, 2/3 avril 2005, collection Chenal.

Le coût de la commodité
Lors de cette dispersion nantaise, les pièces rares côtoyaient les plus communes, un panel tout a fait charmant de la production des vases de nuit du XVIIIe, mais surtout des XIXe et XXe siècles. Rappelons que ces pots de chambre ont été fabriqués en divers matériaux. Pour les plus fortunés, rois et princes, le verre, le cristal, et même l’or ne furent pas de trop. On sait aussi que Louis XIV en possédait en argent aux armes de France. Pour les plus humbles, la poterie vernissée, le cuivre et l’étain firent l’affaire. Mais c’est aux XVIIe et XVIIIe siècles avec la vogue de la céramique que le pot de chambre trouve là son matériau de prédilection. Faïence et porcelaine présentent l’avantage d’être inodore, une qualité que perdent à la longue les métaux. Les manufactures rivalisent alors d’originalité pour décorer cet ustensile de commodité dont les motifs s’inspirent de ceux des grands services de toilette et même de table ! À travers le pisse-pot se lit ainsi, au quotidien, l’histoire des arts décoratifs : l’influence de l’Orient et des motifs chinois, du japonisme, la mode des décors historicistes, de l’art nouveau et de l’art déco.

Côté enchères, le marché n’a pas pris une ride. Les résultats maintiennent une cote stable sauf peut-être pour quelques modèles comme le pot en étain du XVIIIe siècle adjugé 95 euros. Il y a 20 ans un pot similaire se négociait entre 300 et 450 euros. D’une façon plus générale, la fourchette de prix s’étend de 2 euros à 470 euros. Ce dernier résultat allait à un bourdaloue en porcelaine à décor de paysage acquis 2 400 francs (360 euros) à l’époque par madame Chenal. Ces pots de chambre de forme oblongue sont parmi les pus raffinés, les plus recherchés aussi. Parfois munis d’un couvercle, comme les pisse-pots chinois, ils enregistrent généralement de belles enchères. Certains bourdaloues peuvent atteindre jusqu’au 10 000 euros. Deux conditions à cela : ils étaient alors destinés à un grand personnage et étaient produits par une manufacture de renom. L’originalité de la forme est souvent sœur du succès. Lors de la vente, un vase de nuit double aux armes de Bourbon Lancy rapportait 440 euros, l’acquéreur n’ayant pu résister à la devise "Unis pour la mesme cause. Rapprochons nos deux... cœurs qu’un doux parfum de rose enguirlande de... bonheur !". Rappelons que ces pisse-pots pratiquent un humour charmant. Ils s’accompagnent, souvent au XIXe siècle, de commentaires grivois, notamment les exemplaires destinés aux jeunes mariées. Les plus fantaisistes restent peut-être ceux décorés d’un oeil ouvert, accompagné de l’inscription "je te vois". Certains vous diront que la vérité est au fond du pot…

Sources : "Bourdaloues", Cahiers de la céramique, André Pecker, n°11, nov. 1958 ;
« Vases de délices et de commodités », Édith Mannoni, Art et Décoration, n° 363, 1998.

Stéphanie Perris-Delmas
http://www.gazette-drouot.com/static/resultat_vente_encheres/liste.html http://catalogue.gazette-drouot.com/ref/ventes-aux-encheres.jsp