La Gazette Drouot
Cote et tendance - La porcelaine, accessoire de luxe
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La porcelaine, accessoire de luxe
De la marquise de Pompadour aux plus grandes collections d’aujourd’hui, les meubles ornés de plaques de porcelaine demeurent le summum du mobilier pour le XVIIIe siècle.
Rares en ventes publiques, les meubles décorés de porcelaine tendre font presque toujours des apparitions remarquées. À Paris comme à New York ou à Londres, la somme, pour acquérir ces œuvres dont les plus exceptionnelles sont considérées comme des pièces de musée, s’élève fréquemment au-delà du million d’euros, jusqu’à atteindre le record de 6 874 575 € pour un bureau de Joseph Baumhauer garni de vingt-quatre plaques de Sèvres (13 décembre 2005, Artcurial). La qualité des porcelaines ne suffit pas, à elle seule, à expliquer ces prix. La patte des plus grands ébénistes du XVIIIe siècle, qui se sont penchés sur ces meubles précieux, ainsi que les intérieurs prestigieux auxquels ils étaient destinés, motivent les enchères. Marie-Antoinette elle-même possédait un coffret à bijoux réalisé par Martin Carlin, visible au Grand Palais jusqu’au 30 juin, dans le cadre de l’exposition dédiée à la reine. Neuf modèles de ce coffret sont répertoriés. L’un d’eux, présenté en vente à l’hôtel George-V en 1996, s’envolait à 2 195 266 € (Tajan). Afin de satisfaire une clientèle exigeante et raffinée en quête de nouveauté, le marchand mercier Simon-Philippe Poirier devient le spécialiste des meubles ornés de porcelaine. Dès 1758, il passe commande de plaques à la manufacture de Sèvres. Bernard II van Riesenburgh, qui travaille pour lui, est l’un des tout premiers ébénistes à employer ce matériau. Sa commode, livrée par Poirier au prince de Condé en 1760, est parée sur toutes ses faces de quatre-vingt-dix plaques de Sèvres serties dans un réseau de bronze doré. De quoi faire sensation.
6 874 575 € frais compris.
Bureau plat orné de 24 plaques de porcelaine de Sèvres, époque Louis XV, estampillé Joseph Baumhauer, 76,5 x 114,5 x 58,5 cm.
Paris, Hôtel Marcel-Dassault, 13 décembre 2005. Artcurial - Briest - Poulain - Le Fur - F. Tajan SVV.
1 60 000 € frais compris.
Commode ornée de plaques ovales en porcelaine de Sèvres à fond gros bleu, estampillée Dester, époque Louis XVI, 88 x 130 x 58,5 cm.
Lyon-Brotteaux, 6 juin 2004. Anaf Arts Auction SVV.
205 830 € frais compris.
Console ornée de plaques de Wedgwood, attribuée à Lignereux, Weisweiler et Thomire, époque Directoire-Consulat, 92 x 149 x 48 cm.
Paris, hôtel Marcel-Dassault, 20 juin 2006. Artcurial - Briest - Poulain - Le Fur - F. Tajan SVV.
353 820 € frais compris.
Guéridon orné de médaillons de porcelaine de Sèvres imitant Wedgwood, époque Louis XVI, estampillé Adam Weisweiler, h. 75, diam. 42,5 cm.
Paris, Drouot-Richelieu, 12 mars 2003. Eve SVV.
Le bond des achats de Poirier à la manufacture à partir de cette date prouve le succès du nouveau décor. Clientes assidues, Mme de Pompadour puis la comtesse du Barry sont séduites par l’élégance de la porcelaine et l’apprécient sur les tables volantes, ces meubles aisément transportables. Comme le précise Cyrille Froissart, expert en céramiques anciennes : «Un des premiers emplois de la porcelaine de Sèvres dans le mobilier, c’est le plateau Courteille, intégré dans une table cabaret. Il existe comme plateau de déjeuner avec des anses. La manufacture a produit le modèle sans anses, afin qu’il soit intégré dans une table cabaret». Poirier fait appel aux meilleurs ébénistes afin de satisfaire l’engouement pour ces meubles légers, aujourd’hui largement représentés dans les collections du monde entier. Bernard II van Riesenburgh et Roger Vandercruse dit Lacroix en élaborent une bonne part. Ce dernier pousse le raffinement jusqu’à reproduire en marqueterie sur le plateau d’entrejambe les principaux motifs du plateau de porcelaine (musée Camondo). Martin Carlin décline le matériau sur une gamme élargie de meubles volants : à côté de la table cabaret au plateau carré, il réalise des guéridons, des tables liseuses au pupitre de porcelaine, des tables travailleuses, plusieurs trictracs, bonheurs-du-jour... Les grands meubles comme les commodes, les consoles ou les secrétaires en cabinet ne sont pas en reste. Carlin aurait fabriqué près de quatre-vingts meubles ornés de porcelaine. Exception­nelle par sa rareté – moins de dix commodes revêtues de porcelaine auraient été conçues au XVIIIe siècle – une commode garnie de larges plaques ovales figurant des bouquets de fleurs était adjugée 4 704 320 € en 2001 (Christie’s, New York). Le type de mobilier détermine le choix du décor. Les petites plaques à semis de fleurs agrémentent la ceinture des meubles ou encadrent une plaque plus importante pouvant figurer un bouquet enrubanné ou un panier fleuri. Ce décor champêtre sur fond blanc est rehaussé d’une bordure verte, parfois bleue, unie ou à motif d’œil-de-perdrix, rehaussée de filets d’or. Les grandes pièces reproduisant des scènes galantes ou champêtres d’après Watteau, Boucher, Lancret ou Van Loo sont destinées aux plateaux des tables, aux abattants des secrétaires ou aux vantaux des commodes. Habillée d’un plateau de Sèvres peint en 1776, représentant La Récréation des moissonneurs d’après Michau, une table à café de Weisweiler atteignait 3 676 057 € en 2002 (Christie’s, Londres). Le dos des plaques est fréquemment signé du monogramme des peintres de porcelaine. Charles-Nicolas Dodin, l’un des meilleurs peintres de figures de la manufacture, a signé les plus belles de la lettre K. Également inscrites au revers auprès du double L entrelacé, marque royale de Sèvres, les lettres-dates indiquent la période de fabrication de la plaque. Le décompte a commencé en septembre 1753 avec A. Les lettres ont été doublées lorsqu’il a été nécessaire de recommencer l’alphabet, en 1778. À cette date Dominique Daguerre, d’abord associé à Poirier, reprend l’entreprise du célèbre marchand mercier. Il poursuit sa fructueuse collaboration avec Sèvres, mais ses liens avec l’Angleterre le poussent également à s’entendre avec Wedgwood, dont il devient le seul dépositaire parisien. La mode du retour à l’Antique profite aux biscuits à motifs mythologiques blancs sur fond bleu, dont le contraste avec les placages d’acajou fait merveille. Les modèles employés sur certains meubles de Weisweiler, commandés par Daguerre, sont à rapprocher de ceux répertoriés dans les catalogues de la manufacture anglaise. Parallèlement à sa production de plaques florales, Sèvres se lance dans les biscuits bleus à imitation de Wedgwood et il arrive que ces décors très différents cohabitent sur un même meuble. Plus fréquents en ventes publiques que leurs homologues parés de porcelaine tendre de Sèvres, les meubles ornés de biscuits par Weisweiler sont aussi souvent plus doux pour le portefeuille... toutes proportions gardées. Comptez tout de même entre 150 000 € et 350 000 €. La beauté a un prix.
Par Sophie Reyssat - Gazette N°22 du 6 juin 2008


Les marchands merciers prescripteurs du goût
«Marchand de tout et faiseur de rien» selon la définition de l’Encyclopédie, le marchand mercier appartient à une corporation née au Moyen Âge, dont l’importance s’est accrue au point de compter vingt catégories au XVIIIe siècle. Loin de la description quelque peu méprisante qu’en fait Diderot, les marchands merciers actifs dans le commerce d’objets d’art lancent la mode. Rien moins que cela. En contact avec différents corps de métier – ornemanistes, ébénistes, bronziers, doreurs... – dont ils coordonnent
l’activité, ils sont l’interface entre les artisans et la clientèle fortunée. Cette dernière se plaît à se rendre dans leurs boutiques du quartier de la rue Saint-Honoré, afin de découvrir leurs nouveautés.

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