La Gazette Drouot
Cote et tendance - La porcelaine de France hausse le ton
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La porcelaine de France hausse le ton
Avec leurs fonds colorés, tendance flashy, la céramique de Vincennes et de Sèvres s’affiche en grande forme.
En céramique, tout n’est pas blanc ou bleu. La polychromie a même toujours été considérée comme un gage de qualité. La couleur, les amateurs de porcelaines françaises en sont fous, surtout les collectionneurs de Vincennes et de Sèvres. Ils veulent des turquoise, des bleus lapis, des verts pomme, des jaunes jonquille... Bref, toute une palette de teintes plus rares les unes que les autres pour habiller le fond de leurs délicates porcelaines. Il est bien révolu le temps où Gersaint écrivait «L’ancien blanc a toujours été très estimé des connaisseurs». Et, à moins d’appartenir à des catégories exceptionnelles comme le tout petit baguier du Turc couronné de 70 995 € chez Piasa en mai dernier, les fonds blancs font plutôt grise mine.

pot de sucre de la reine 54 149 € frais compris.
Pot à sucre «à la reine» en porcelaine de Vincennes à fond jaune, décor attribué à Vieillard, vers 1752-1753.
Paris, 19 mai 2006,
Piasa SVV. M. L’Herrou.
plateau corbeille louis XV 172 700 € frais compris. Plateau corbeille rond à ornements à fond bleu céleste du premier service de Louis XV, 1754-1755.
Paris, 20 juin 2006,
Artcurial SVV. M. Lefebvre.

Plus blanc que blanc
Et pourtant, au commencement était le blanc. Ce blanc de porcelaine venu de Chine que l’Europe entière convoite. Jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, seule la manufacture de Meissen fabrique de la porcelaine dure à la manière des Chinois. En France, en l’absence de kaolin, la pâte des premières porcelaines reste tendre, déformable à la chaleur et surtout d’un blanc laiteux nuancé crème. La première porcelaine française réalisée avec un blanc opalin le fut par la manufacture de Vincennes en 1740. La matière est magnifique mais les décors peints n’égalent pas encore ceux de sa concurrente allemande. Il lui manque la couleur. Pour copier au plus près la production extrême-orientale, il y a pourtant longtemps que les manufactures occidentales pratiquent la polychromie, mais la palette des couleurs reste très limitée. À l’instar des faïenciers et des céramistes chinois, on n’utilise que cinq oxydes supportant de hautes températures. La grande découverte de Meissen a été la cuisson des couleurs au «petit feu» et la mise au point vers 1720 d’un mordant universel que l’on mêle à la couleur pour qu’elle se fonde dans l’émail. Une nouvelle gamme de teintes en découle ainsi que l’utilisation de ces couleurs pour les fonds. Malheureusement, la recette saxonne fondée sur la porcelaine dure donne de piètres résultats sur la pâte tendre, laquelle se constelle de tâches noires à la cuisson. Meissen, décidément, a une longueur d’avance. On comprend dès lors que l’ambition de Vincennes, devenue manufacture royale en 1752, fut moins d’égaler la Chine que la manufacture de Meissen. Et c’est ainsi que de la tyrannie de Saxe sont nées quelques caractéristiques propres à la porcelaine de Vincennes-Sèvres, dite porcelaine de France, en particulier ses fonds colorés quasiment inconnus au XVIIIe siècle dans les autres manufactures de porcelaine tendre.

Le goût et les couleurs...
Dès leur apparition sur la porcelaine tendre de Vincennes, les fonds de couleur, onctueux et brillants, ont été admirés mais tous n’ont pas été accueillis avec le même éclat. Ainsi le jaune, premier fond de couleur cité à Vincennes en 1749, fait un flop auprès de la clientèle. Contrairement aux idées reçues, cette teinte, issue d’oxyde d’antimoine, est naturellement grasse et donc assez facile à poser. Ainsi connu depuis l’Antiquité, le jaune est jugé très ordinaire. Boudé par les sujets de Louis XV, ce fond de couleur fait aujourd’hui pâlir d’envie les collectionneurs en raison même de sa rareté. Rendez-vous compte. En 1754, seules vingt-neuf pièces sur six mille cinq cents vendues comportent un fond jaune. Résultats ? Des prix à tout casser comme l’enchère record de 54 149 € portée chez Piasa le 19 mai dernier sur un pot à sucre Vincennes à fond jaune décoré en camaïeu bleu «d’enfants d’après Boucher». Une tasse au même fond et même décor, inscrite au catalogue de la vente Artcurial du 20 juin 2006, est celle qui avait enregistré 235 340 F en 1992 chez Ader - Tajan. Autre mal aimé du XVIIIe, le violet, teinte trop terne dans une époque où l’on appréciait les tons vifs. Il est tellement rare qu’il ne faut pas espérer le voir en ventes publiques. Ses inconditionnels devront se tourner vers des nuances dérivées et des pièces en porcelaine de Sèvres plus tardives. Le 12 mai dernier chez Tajan, une tasse à fond violine, pourtant très discrètement présentée au feu des enchères, a créé la surprise en pulvérisant son estimation pour atteindre 27 130 €. Outre la rareté de sa couleur de fond, cette pâte tendre de Sèvres datée de 1764 était ornée d’un exceptionnel décor de singeries en or et platine.
A contrario, certains fonds de couleurs ont suscité dès le XVIIIe siècle un enthousiasme qui ne s’est guère démenti depuis. La place d’honneur revient sans conteste au bleu céleste ainsi nommé en référence à l’Empire éponyme. La beauté de ce turquoise à base de cuivre, vif et uniforme, fit l’admiration de tous et, en dépit de son coût exorbitant, fut immédiatement adopté pour le service du roi Louis XV. Un moutardier royal et son plateau ont obtenu 66 511 € chez Christie’s le 27 mai 2004. Deux rares témoins de ce service étaient proposés le 20 juin dernier chez Artcurial dont un plateau ajouré préempté par les Musées nationaux à 172 700 €.
L’appellation royale ou le label Pompadour entraînent les enchères vers des sommets. Pour mémoire rappelons les 370 400 €, record mondial enregistré à Paris chez Sotheby’s le 24 mars 2005 sur une jatte ovale à bordure en relief de fleurs et à décor d’oiseaux sur fond bleu céleste. Une même jatte datée 1756, complète avec son broc mais en fond vert et à décor floral, était présentée ce mois-ci chez Artcurial. Moins apprécié que le bleu céleste et que le jaune, le vert très estimé au XVIIIe siècle semble être parfois une couleur plus difficile à commercialiser sur le marché français. Raison de plus donc pour la recommander aux collectionneurs, d’autant que cette teinte se prête à de nombreux effets décoratifs bicolores lorsqu’elle est associée, par exemple, au bleu lapis. La formule sur une tasse de Sèvres à décor floral et fond œil de perdrix recueillait 6 257 € chez Renaud - Giquello le 11 avril 2005.

Effets de matière
La vénération des collectionneurs pour les fonds colorés tient aussi à ce que ces derniers induisent obligatoirement, à Vincennes et à Sèvres, un décor particulièrement soigné. Celui-ci est le plus souvent peint dans un cartouche à fond blanc délimité par des branchages dorés probablement imaginés pour cerner la couleur de fond qui avait tendance à fuser. Exemplaire de ce schéma, la très recherchée association d’oiseaux fantastiques au fond bleu lapis, seule couleur de grand feu utilisée en fond à Vincennes. Un ensemble spectaculaire a fait les belles heures du marché parisien en décembre 2005 chez Millon & Associés avec des prix appuyés, comme ces 36 100 € enregistrés sur un moutardier et son présentoir des années 1752-1753. Le même jour, une marronnière en porcelaine de Sèvres ayant appartenu à la Pompadour fut préemptée par le musée du Louvre à 106 000 €. À la suite de Vincennes, la manufacture de Sèvres n’aura de cesse de créer de nouvelles couleurs avec une obstination marquée pour trouver des fonds imitant d’autres matières, notamment des pierres dures. C’est ainsi que le célèbre rose «Pompadour», très onéreux à la fabrication, se présente souvent caillouté ou veiné pour imiter le marbre. Tel était le cas d’un déjeuner vendu 102 000 € chez Sotheby’s à Paris le 2 décembre 2004. Avec l’apparition de la pâte dure les possibilités deviennent infinies. Parmi les grandes réussites, le fond à l’imitation de l’écaille, qui fut retenu par l’Empereur en 1804 pour un service de Fontainebleau. Dans ce modèle, deux coupes ont été adjugées 16 750 € chez Beaussant - Lefèvre en décembre 2004. Rançon de la gloire et perfectionnement technique obligent, Sèvres perd au XIXe siècle le monopole du savoir-faire et les fonds de couleurs gagnent la porcelaine de Paris. L’une de ces plus spectaculaires «couleurs matières», le fond agate, ornait une paire de vases signés Dihl vendue à Bayeux le 17 avril 2006 pour 167 480 €. Un prix de niveau «Sèvres», qui saluait non pas la fausse marque aux deux L dont ils étaient dotés mais la qualité équivalente à celle de la manufacture de Sèvres.

Véronique Benoit - Gazette N°26 du 30 juin 2006
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