La Gazette Drouot
Cote et tendance - La photo plasticienne
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La photo plasticienne dans les pas de l'art contemporain
Si les classiques tel Atget restent des valeurs sûres, l’attention se déplace vers les plasticiens.
Le marché reste prudent, comme le montre le cas de Nan Goldin.
Depuis qu’en février 2007 99 Cent II d’Andreas Gursky, de 2001, a remporté avec 2,4 M€ le titre de cliché le plus cher au monde chez Sotheby’s Londres – détrônant une «antiquité» d’Edward Steichen, The Pond-Moonlight, de 1904, ayant obtenu 2,1 M€ l’année précédente –, les regards se tournent à nouveau vers la photographie plasticienne. Vers ces artistes contemporains «qui ont décidé d’utiliser la photographie pour s’exprimer, au même titre que d’autres la peinture...», résume, minimaliste, l’expert Viviane Esders, qui a exposé en sa galerie dans les années 1980 Mapplethorpe et Wegman. Seuls les historiens de la photo actuelle (1) s’évertuent à inventorier les voies empruntées par l’avant-garde photographique vers 1990 : exploration du banal et de l’intime, esthétique de l’idiotie, objectivisme issu de l’école de Düsseldorf – celle des Becher –, retour au documentaire... La définition courante, «artiste utilisant la photographie seule, avec d’autres supports ou en installation», englobe dans une grande famille des créateurs qui conçoivent
la photographie comme de la sculpture –Mapplethorpe –, la détournent – Warhol –, l’associent à la peinture – Pierre et Gilles, Gilbert & George –, reconstituent des tableaux de maîtres anciens destinés à des installations – Alfons Alt – ou ajoutent des collages – Peter Beard.
Yan Pei Ming 20 400 € frais compris.
Eugène Atget, Coiffeur à la Villette, vers 1900, tirage albuminé, paru dans Arts et Métiers graphiques du 15 mars 1930, tampon, titré au crayon et annotations à l’encre au dos, 17,8 x 22,9 cm.
Paris, Drouot, 23 mai 2007.
Yann Le Mouël. Mme Esders.
Yan Pei Ming 3 190 € frais compris.
Nan Goldin, Jimmy Paulette after the Parade, 1991-1996, Cibachrome en couleurs, épreuve signée au dos, d’une édition à 100 exemplaires, édition Griffelkunst, 51 x 61 cm.
Paris, Drouot, 27 octobre 2006.
Piasa. Mme Ceccaldi.

Jeunes acheteurs
Avec un faible pour les grandes collections, le marché s’intéresse toujours aux deux premières périodes de la photographie. La photo ancienne ou «primitive» du XIXe connaît un pic en 1999 lors de la dispersion à Londres chez Sotheby’s de la collection d’André Jammes, fondateur en 1961 des ventes de photographie, qui avait réuni les meilleurs, de Nadar à Le Gray – sa Grande Vague à Sète, de 1855, partait à 747 000 € –, sans oublier Atget. Parmi les modernes, signalons l’éclat des surréalistes, Man Ray en tête, et de Brassaï, avec la cession en 2006 de 561 photos, dont ses Pavés, vers 1931, son cliché le plus cher, vendu 103 298 € chez Millon, lors de la succession de sa veuve.
Par contraste, les adjudications en France des photographes plasticiens semblent bien sages. «Une quinzaine de noms, Gursky en tête, explosent au niveau mondial. Mais faute d’offres autres que des petits formats à grand tirage, le marché français reste faible comparé à Londres et à New York», déplore Julie Ceccaldi, spécialiste en art contemporain chez Piasa. Seuls sortent du lot en 2006 des artistes comme Mapplethorpe – 12 033 € pour Thomas, de 1987, chez Piasa – et Gilbert
& George – 108 838 € pour Sex, de 1986, un groupe de six photos, chez Cornette de Saint Cyr. La grande plasticienne américaine Cindy Sherman peine parfois ici à trouver preneur : tous les lots proposés il y a peu par Tajan ont été rachetés. Un constat : la photo récente a tendance à migrer des catalogues consacrés au médium vers ceux d’art contemporain ; où elle séduit en particulier les amateurs d’art peu fortunés. De jeunes acheteurs, découragés par le prix des toiles, se rabattent ainsi sur des photos en couleurs de grande taille.
Rare plasticienne américaine à passer souvent en vente en France, Nan Goldin – née en 1953 – reçoit en novembre le fameux prix Hasselblad, tandis que sort ce mois-ci chez Phaidon la réédition d’un ouvrage de référence donnant à voir l’ensemble de son corpus. Étouffée par l’atmosphère conservatrice de Washington, Goldin quitte à quatorze ans le domicile parental, peu après le suicide de sa sœur. Elle se lance dans des études d’art et plonge dans la vie débridée du milieu underground, à Boston, Londres et New York. La jeune femme y trouve une nouvelle famille.

Reconnaissance internationale
Avec son appareil, elle mitraille le quotidien : sa vie devient son œuvre et ses amis ses motifs. C’est sans doute cette singulière proximité avec le sujet qui confère force et authenticité à son travail. La reconnaissance internationale date du milieu des années 1990. Le Whitney Museum de New York lui consacre en 1996 une rétrospective, «I’ll be your mirror», titre qui renvoie à l’idée qu’au-delà de ce qu’elle a «de plus cru et de plus marginal, sa photographie parvient à utiliser des archétypes [...] avec lesquels la plupart d’entre nous peuvent s’identifier», note Guido Costa, préfacier et proche de l’artiste. La vaste exposition de 2001 au Centre Pompidou, comme le soutien du galeriste Yvon Lambert, à Paris, et de the Saatchi Gallery, à Londres, contribuent à asseoir sa notoriété. Selon Artprice, sa cote fait alors un bond de près de 200 %, puis se stabilise vers 2003, après avoir enregistré plusieurs records à plus de 30 000 € en 2000 à New York chez Christie’s. Les plus hauts prix obtenus en France ces temps-ci concernent tous des œuvres combinant grand format – 68 x 100 cm – et petite série de vingt-cinq. Les sujets et les périodes sont mêlés : Toon So et Yogo on Stage at Second Tip Bar, Bangkok, de 1992, adjugé 14 983 € chez Cornette de Saint Cyr en 2004, Yogo modeling on Stage, une variante à 13 907 € par la même maison en 2006 qui n’avait pas trouvé preneur sous le même marteau les deux années précédentes, Anthony by the Sea, Brighton, England, un Cibachrome de 1979 parti à 12 500 € chez Wapler Mica en 2005, Cookie in Hawaï, 1996, portrait d’une amie qui devait mourir du sida vendu 11 500 € chez Le Mouël en 2005, et enfin Brian with gold Bars, NYC, de 1983, acheté 9 493 € chez Tajan en 2005. En 2007, des œuvres répondant à ces critères sont ravalées ou stagnent, comme Gigi in the blue Grotto no 2, Capri, 1997, 6/15, à 7 400 € chez Artcurial, ou Piotr at the Picnic, Autriche, 1994, 2/25, à 3 700 € chez Damien Leclère. Les petites tailles en grande série tournent autour de 3 000 €, tel Jimmy Paulette after the Parade, de 1991, tiré en 1996 à cent exemplaires, parti malgré son célèbre travesti à 3 190 € chez Piasa en 2006. On descend encore d’un cran avec Clemens at Lunch, 432/500, vendu 484 € chez Cornette de Saint Cyr en 2004. Des prix finalement très raisonnés ?

Alexandre Crochet - Gazette N°33 du 28 septembre 2007

(1) Photographie plasticienne. Un art paradoxal et Photographie plasticienne.
L’extrême contemporain, Dominique Baqué, Éditions du Regard, 1998 et 2004.
à lire
Le Terrain de jeu du diable, Phaidon, 460 pp., broché, 49,95 €.
L’éditeur propose aussi un livre collector sous coffret accompagné d’un tirage numéroté jusqu’à 100 (01 55 28 38 38).
http://www.gazette-drouot.com/static/resultat_vente_encheres/liste.html http://catalogue.gazette-drouot.com/ref/ventes-aux-encheres.jsp