La Gazette Drouot
Cote et tendance - Gros plan sur les panoramiques
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Gros plan sur les panoramiques
Spécialité française exportée dans le monde entier, ces papiers peints permettent
de «voyager tout en restant chez soi». Retour sur un âge d’or et sur son marché.
Transformer son appartement en théâtre du monde, franchir le seuil de son salon et mettre un pied au Brésil, dîner au milieu d’une forêt verdoyante peuplée d’animaux exotiques. Bref, repousser les limites du mur et voyager aux confins de l’exotisme tout en restant chez soi... Telle est la promesse des papiers peints panoramiques imaginés par les manufactures françaises dès la fin du XVIIIe siècle. Le genre connaît un succès commercial durant la première moitié du XIXe, avide de découvertes et de dépaysement. Le billet de ce voyage est en effet raisonnable. Le prix relativement «bon marché» des panoramiques – entre 100 et 200 francs-or, note Bernard Jacqué – en fait, au regard des autres genres décoratifs comme la boiserie, la tapisserie ou la fresque, le décor par excellence des demeures bourgeoises, voire d’une clientèle moins fortunée. Balzac dans le Père Goriot n’en tapisse-t-il pas les murs de la pension Vauquer ?

Un produit manufacturé
Les papiers peints panoramiques offrent, comme leur nom l’indique, un vaste panorama imprimé sur une suite de lés, entre six et trente-trois. Au XIXe siècle, les fabricants parlent de «paysage», marquant ainsi leur appartenance au genre pictural... Ce paysage, historié ou non, toujours modulable, s’adapte aux différentes architectures, à la hauteur des murs notamment et quel que soit le nombre d’ouvertures. Rappelons que ces panoramiques étaient disposés entre cimaise et corniche, présentés en tableaux séparés par des pilastres. Les manufacturiers – Dufour et Zuber & Cie en tête, les deux spécialistes du genre, l’un à Paris, l’autre à Rixheim – prenaient en effet soin d’adapter leurs créations pour obtenir les meilleures ventes. Un ciel immensément bleu permet ainsi de régler les panoramiques à la hauteur souhaitée. Car, pour ces manufactures, la mise en œuvre de tels décors représentait un coût élevé ; la vente devait couvrir les frais du dessinateur, de la mise sur bois, c’est-à-dire le transfert du dessin sur des planches de bois en vue de la gravure (certaines collections exigent plus de 1 500 planches !), de la commercialisation... Pour le panoramique Les Zones terrestres de la maison Zuber, on relève un coût total, à l’époque, de 14 600 F. Le prix moyen de vente étant de 100 francs, il fallait, pour assurer une rentabilité, vendre plus de 300 collections ! D’une manière générale, une série était imprimée à 150 exemplaires au moins. Pour un futur succès commercial, le choix du sujet reste déterminant. Il est arrêté par le manufacturier en accord avec son dessinateur. Si ce dernier reste souvent anonyme – on connaît un Pierre-Antoine Mongin et un Jean-Julien Deltil chez Zuber –, il possède avant tout les qualités d’un bon compositeur. À la différence d’un artiste inspiré, il doit pouvoir mettre en scène divers éléments puisés le plus souvent dans une abondante documentation, gravures, recueils et récits de voyages notamment, comme celui du capitaine Cook sur des dessins de Charvet. Les célèbres vues du Brésil de la maison Zuber trouvent, quant à elles, leurs sources dans les lithographies d’un Rugendas. L’époque, il est vrai, reste friande d’aventures exotiques. C’est le mythe du «bon sauvage». On fait aussi appel à la littérature, à l’histoire ou aux thèmes politiques. Un «bon» sujet est celui qui évoque un décor merveilleux, paradisiaque voire élégiaque, qui fait rêver, et donc qui se vend, en accord évidemment avec les goûts, la culture, les aspirations voire les convictions de chaque acheteur ! Le papier peint panoramique est le reflet du «moi domestique».

coard 15 490 €, frais compris.
Manufacture Zuber à Rixheim, L’Hindoustan, modèle de 1807, papier peint imprimé à la planche avec des bois d’origine dans la première moitié du XXe siècle, complet de 20 lés, L. totale 13,50 m (détail).
Paris, Drouot, 18 juin 2004, Coutau-Bégarie, X. Petitcol.
coard 48 140 €, frais compris.
Manufacture Velay Paris, dessinateur Jean-Julien Deltil (1791-1853),
La Bataille d’Héliopolis ou Les Français en Égypte, papier peint, première édition vers 1818, H. 1,90 m.
Paris, Drouot, 12 avril 2006, Marie-Françoise Robert & Franck Baille.
coard 18 135 €, frais compris.
L’Expédition de Chine, scène de bataille devant les fortifications de Dagu, vers 1860, décor panoramique en papier peint à la main, suite continue de 14 lés de 6,40 x 1,50 m et suite de 13 lés de 6 x 1,50 m.
Nice, 25 avril 2006, Mes Palloc, Courchet, Fède.
coard 35 650 €, frais compris.
Ensemble de papiers peints panoramiques représentant L’Histoire de Psyché, manufacture Dufour, Paris, édition originale 1815, mise en vente en 1816, impression en grisaille.
Cheverny, 5/6 juin 2005, Vendôme Cheverny Paris,
MM. De Lencquesaing et Bacot.

Le revival du genre
Changement de goûts et de modes oblige, après les années 1860, le genre s’épuise. Les papiers peints panoramiques ne résistent pas à la concurrence d’une autre formule appelée «décor», un trompe-l’oeil de boiserie de style historiciste ! La traversée du désert ne durera toutefois pas longtemps. Dès l’entre-deux-guerres, les panoramiques réapparaissent dans les collections des manufactures, le plus souvent sous la forme de réédition. Le regain d’intérêt pour cette formule décorative vient des États-Unis, mais aussi du décorateur Carlhian. Félix Follot, de la maison éponyme, sera l’un des premiers historiens de la spécialité en réunissant, pour les fameux musées rétrospectifs des Expositions universelles, une importante documentation issue des anciennes manufactures. Son fils Charles travaillera à L’Histoire du papier en France, achevée par Clouzot en 1935. C’est d’ailleurs la vente d’une partie importante de la collection Follot à Monaco en 1982 (Sotheby’s) qui initie les premières grandes dispersions du genre. Avec un produit de 2 400 000 F (sur une estimation de 800 000), la vente est un succès. Pourtant, derrière ces résultats mirobolants, un premier constat s’impose. Les acheteurs ne sont alors pas des particuliers français mais des décorateurs anglais ou américains et des musées. Le panoramique Renaud et Armide de la manufacture Dufour et Leroy est adjugé 80 000 F. Et, comme pour confirmer cette impression, le 14 février de l’année suivante, toujours sous le marteau de cette même maison, Les Voyages du capitaine Cook sont acquis par un musée étranger pour 299 500 F. Très vite, les maisons de ventes parisiennes reprennent le flambeau. Le 22 avril 1985, Me Chayette disperse un ensemble de la collection Follot ; quatre jours plus tard, c’est au tour de Me Néret-Minet. L’Histoire de Psyché en huit panneaux récolte alors 37 000 F. La saison de décembre 1989 enregistre un record. Désormais associé à Coutau-Bégarie, Me Néret-Minet obtient 1 400 000 F du Voyage du capitaine Cook ou les sauvages du Pacifique de la manufacture Dufour. Les années 1990 seront encore marquées par quelques enchères à six chiffres, comme les 280 000 F enregistrés sur La Guerre d’indépendance des États-Unis d’Amérique de Zuber (Marc-Arthur Kohn). Aujourd’hui, les ventes se succèdent au rythme d’un rendez-vous par saison – la maison de ventes Coutau-Bégarie, assistée de l’expert Xavier Petitcol s’en est fait une spécialité – et de quelques lots parsemés dans des ventes classiques. Si les principes de ce marché n’ont guère changé depuis les deux dernières décennies, les grandes collections restant aux mains des maisons anciennes et actuelles, on assiste, semble-t-il, à un fléchissement des prix. Les enchères plafonnent à 30 000/40 000 €, selon les sujets et l’état de conservation. Le marché souffre en effet d’un handicap : la nature même des papiers peints destinés à orner les murs. Leur dépose exige des frais élevés venant s’ajouter au prix de vente, surtout lorsqu’ils ne sont pas marouflés sur toile. Rien d’insurmontable toutefois pour les passionnés argentés. Pour les autres, ils peuvent toujours trouver leur bonheur pour quelques centaines d’euros en achetant par exemple un détail que l’on peut encadrer comme on le ferait d’une peinture, ce qui est très en vogue actuellement. Une belle revanche en somme contre sa rivale de toujours !

À lire
«À propos de la maquette de Renaud & Armide : les étapes de l’élaboration d’un papier peint panoramique», Bernard Jacqué. Revue du Louvre, ne 1, février 2006, pp. 53-58.
Papiers peints panoramiques, Odile Nouvel-Kammerer (sous la direction de), Paris, 1998.

À voir
En dehors du musée du Papier peint à Rixheim, peu de décors panoramiques sont exposés dans les collections publiques. Dans sa nouvelle présentation, le musée des Arts décoratifs de Paris en présente deux, mais les passionnés et les curieux peuvent profiter des collections pléthoriques du département des Papiers peints de cette institution en participant aux «Mercredis du papier peint» (premier mercredi du mois, 19 h), organisés à l’instigation de l’association Les Amis du papier peint (01 44 55 58 65).

Stéphanie Perris-Delmas - Gazette N°33 du 29 septembre 2006
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