La Gazette Drouot
Cote et tendance - Orientalisme, une cote de rêve
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Orientalisme, une cote de rêve !
Un marché en hausse depuis vingt ans, des adjudications à sept chiffres et des records mondiaux atteints à Paris en juin dernier... Un vent chaud souffle sur l’orientalisme.
Plusieurs vacations l’ont démontré récemment, que ce soit chez Gros & Delettrez, Aguttes ou encore Tajan, la cote de l’orientalisme est montée d’un cran sur le marché de l’art. Sur les cinq enchères millionnaires prononcées à Drouot au cours du premier semestre, deux de ces scores remarquables sont ainsi dus au peintre orientaliste Étienne Dinet, avec Vue aérienne de la palmeraie, Bou Saâda, adjugée 1,92 M€ et Fillettes sautant à la corde, enlevées à 1,05 M€ chez Gros & Delettrez. Résultat : c’est grâce en grande partie au succès remporté par sa vente d’art orientaliste des 11 et 12 juin dernier que cette maison double le niveau de son produit vendu à 14,25 M€ par rapport à 2006, sur la même période. Précisons que cette société n’en est pas à son coup d’essai. Après vingt ans d’activité, plus de quarante ventes et dix mille enchères en la matière, c’est l’une des pionnières dans cette spécialité à avoir dévoilé les charmes de l’orientalisme auprès d’amateurs du monde entier, des rivages de la Méditer - ranée à ceux d’Amérique ou d’Europe. «Ma vocation orientaliste est née lors d’un voyage en Libye, en 1968, évoque Me Gros. Après une visite nocturne des ruines de Leptis Magna, aux marches du désert, j’ai partagé, cette nuit-là, le rêve millénaire des Occidentaux, apparu sous Alexandre le Grand, pour les civilisations orientales. »
Majorelle Jacques Majorelle, La Garde noire devant la palmeraie de Marrakech, technique mixte sur carton signée, 106 x 76 cm.
Paris, vente du 21 décembre 2007. Claude Aguttes SVV.
Dinet Étienne Dinet Combat autour d’un sou, huile sur toile signée et datée 1889, 67,7 x 78,3 cm.
Paris, vente des 10 et 11 décembre 2007. Gros & Delettrez SVV.

Le goût de l’exotisme, la chaleur des couleurs, la puissance de la lumière... Cet ailleurs lointain fascine l’Europe, il est vrai, depuis fort longtemps. Un peu d’histoire, donc : « La peinture orientaliste, c’est un phénomène artistique, un phénomène né d’un rêve d’idéal et de beauté que les peintres ont situé en Orient, En même temps, c’est un rêve d’artiste très ancien : Bellini à Venise au XVe siècle, les scènes bibliques du XVIIe traitées avec des costumes orientaux de Rembrandt, les turqueries de Boucher et de Fragonard décrivent l’Orient, mais souvent de fantaisie. Au XVIIIe, des visions plus réalistes apparaissent avec « les peintres du Bosphore ». Citons Van Mour et Liotard, qui brosseront près du sultan de Constantinople des scènes à la cour de Topkapi, comme des paysages du Bosphore et de la Corne d’or. Au XIXe, le rêve continue d’agir mais plus étroitement lié aux évènements qui marqueront l’histoire : l’expédition d’Égypte, l’indépendance de la Grèce, la conquête de l’Algérie », commente Frédérick Chanoit, expert auprès de la maison Gros & Delettrez. Et puis vint Delacroix. Membre de cette délégation française qui souhaite rencontrer le roi du Maroc, l’artiste débarque à Tanger en 1832, avant de découvrir Meknès au coeur des sables. C’est un éblouissement qui fera date, puisque le maître va rapporter de ce séjour ses fameuses aquarelles, qu’il réutilisera pour son tableau Les Femmes d’Alger, daté de 1834. En soi, le chef-d’oeuvre de la peinture orientaliste, conservé au Louvre.

Rêve de peintres
Comme Delacroix, d’autres peintres du XIXe feront le voyage en Orient : Fromentin, Decamps, Regnault, Lazerges, Delamain, Benjamin-Constant, Deshayes... Certains poussant l’exploration si loin que d’aucuns décidèrent parfois, comme Dinet, de s’installer sur place pour y vivre complètement. À la même époque, bon nombre d’artistes internationaux convergent vers l’Afrique du Nord, séduits par ses espaces, ses coutumes, son architecture et son climat. Parmi ces peintres de tous les horizons signalons l’Américain Bridgman, le Suisse Girardet, l’Allemand Schreyer, l’Autrichien Ernst, l’Italien Pasini... Internationalement reconnue, l’expert en orientalisme Lynne Thornton leur consacrait un livre de référence, d’abord publié en 1983, Les Orientalistes, peintres voyageurs, 1828-1908. Un repère bibliographique, sans omettre les travaux raisonnés de Jean Soustiel, ayant permis de redécouvrir l’originalité et le caractère de cette école indépendamment des grands courants structurants de l’histoire de l’art. À leur suite, d’autres représentants influencés par les mouvements nabi et cubiste reprendront le flambeau de cet orientalisme quasi ethnographique, restant fidèles à l’esprit nomade des aînés dont les thèmes d’inspiration avaient puisé leurs sources dans le pittoresque de la vie arabe et de la culture musulmane. Aux côtés d’un Majorelle, ce sont ainsi les Pontoy, Beaufrère, Boutet de Monvel et autres Bezombes qui apporteront, à travers leurs expériences plastiques de la Méditerranée et du Maghreb, les innovations de l’avant-garde picturale à l’orientalisme d’un XXe siècle naissant. Parallèlement à ces contributions, on n’oubliera pas non plus d’évoquer l’orientalisme de salon pratiqué par les peintres d’atelier à destination de la haute bourgeoisie du Vieux Continent. Comme son nom l’indique, cette manière très XIXe n’aura pris ses quartiers ni dans les oasis ni dans les déserts, mais plutôt dans l’imaginaire romantique d’artistes voués à l’Orient allégorique et fastueux. Courant esthétique de premier ordre, dont Gérôme figure sans nul doute l’artiste phare, qui en aura laissé les images les plus somptueuses et les plus délicates, à la fois marquées d’un tempérament naturaliste et sensuel à l’extrême.

Rêve de collectionneurs
«Quant à l’engouement actuel pour l’orientalisme, c’est un phénomène plutôt récent. Sachant que l’orientalisme n’était apprécié que d’un cercle très restreint il y a une vingtaine d’années, à part quelques personnalités du monde de la mode et de la création, tels le couturier Yves Saint Laurent ou le parfumeur américain Oscar de la Renta, tous les deux installés à Marrakech et qui y constituèrent de fabuleux ensembles... », souligne l’expert Linda Nataf-Goldmann À la fin des années 1970, qui suppose par exemple les quatre-vingtdix-neuf tableaux orientalistes et autres bronzes de Vienne acquis en son temps par le docteur Forbes pour sa prestigieuse fondation ? De fait, les ventes de meubles et d’objets d’art XVIIIe occuperont le devant de la scène à Paris, jusqu’au milieu des années 80. C’est alors qu’Henri Gros, jeune commissaire-priseur, décide d’organiser des ventes de tableaux orientalistes. En mars 1985, sa première vacation, quoique modeste, s’avère féconde, avec dix toiles parmi lesquelles cinq Roubtzoff en Tunisie et un Lazerges. Quatre ans plus tard, les premières ventes strictement limitées à l’orientalisme sont mises en place, avec publication d’un catalogue. Puis, au début des années 2000, de vacations qui ne comportaient qu’une centaine de numéros on passera à d’importantes dispersions sur deux jours, comprenant jusqu’à sept cents lots. « Ainsi les acheteurs sont-ils heureux de pouvoir retrouver en condensé, dans une même vente, un Delacroix, de l’orientalisme de salon, des peintres du XXe siècle... En quelque sorte, un moment d’Orient », témoigne à nouveau Frédérick Chanoit. Une clientèle au demeurant très diversifiée, avec en tête les collectionneurs habituels et fortunés du pétrole, originaires des Émirats arabes et plus largement du golfe Persique ; mais aussi des amateurs venus d’Afrique du Nord, qui acquièrent des oeuvres pour les souvenirs qu’elles rappellent de leur propre passé ou de leur famille, ce qui est le cas pour les piedsnoirs d’Algérie. On signalera par ailleurs l’intérêt croissant des acheteurs marocains, certainement inspirés par le goût développé de la royauté pour ce patrimoine culturel. Le tout, sans occulter la présence sur le marché d’acheteurs tunisiens et turcs – ces derniers plus discrets à la suite de la disparition de leurs grands mécènes –, ainsi que d’une jet-set toujours férue de décoration orientaliste. Côté enchères, le secteur connaît des prix extrêmement variables. Évidemment, un Delacroix fera toujours un score prodigieux en ventes publiques. On se souvient des 51,5 MF, en 1998, pour une huile figurant un Choc de cavaliers arabes chez Mes Picard, Audap, Solanet et associés et des 18,2 MF engagés sur Cavalier arabe traversant un gué, vendu par Gros & Delettrez au Getty Museum en 2001. Mais il existe d’autres pièces à des tarifs effectivement plus abordables, à partir de 400/500 €. Pour les amateurs de peinture XIXe, par exemple, Théodore Frère, qui a peint de nombreuses toiles sur le pourtour du bassin méditerranéen, cote actuellement entre 5 000 et 25 000 €. Également très prisés, les peintres du Bosphore : les oeuvres de Fabius Brest, l’un des artistes français ayant le plus voyagé en Turquie et qui fut exposé à maintes reprises aux salons de Paris pour ses vues d’Istanbul, s’échangent entre 10 000 et 15 000 €. «Maintenant, prenons Majorelle, signale Dan Coissard, expert auprès de la maison Aguttes, à Neuilly-sur-Seine. Alors que ses toiles de format moyen se négociaient environ 100 000 F à la fin des années 80, il est fréquent pour une oeuvre comparable qu’elle dépasse désormais les 120 000/150 000 €. Quant à ses tableaux les plus exceptionnels, il n’est pas rare qu’ils soient estimés entre 250 000 et 300 000 € »...

Renaud Siegmann - Gazette N°37 du 26 octobre 2007 (Collection orientaliste du musée d’art et d’histoire de Narbonne. Tél : 04 68 90 30 54.
http://www.gazette-drouot.com/static/resultat_vente_encheres/liste.html http://catalogue.gazette-drouot.com/ref/ventes-aux-encheres.jsp