La Gazette Drouot
Cote et tendance - La modernité et l'orfèvrerie
La modernité et l'orfèvrerie

Les années 1930 ouvrent une décennie de créativité et de luxe.
Un duo gagnant pour un matériau qui retrouve un parfum de succès.

Le renouveau de l’orfèvrerie s’opère véritablement à l’aube des années 1900, avec la personnalité de Lucien Falize. Celui qui voulait faire de chaque objet un poème abandonne définitivement la ligne historicisante récurrente et crée des pièces uniques, illustrant parfaitement le lien entre art nouveau et symbolisme. Il s’agit d’un déclic, mais pas vraiment de la naissance d’une mode… Déjà à la veille de la Première Guerre mondiale, le public, lassé des formes sinueuses de la Belle Époque, est prêt à s’enthousiasmer pour un nouveau style. Ce style, c’est l’art déco et toutes ses déclinaisons de lignes pures et géométriques. Ce qui permet d’affirmer que pour l’orfèvrerie, ces années du XXe siècle sont avec les XVIIe et XVIIIe siècles l’autre âge d’or. Les résultats en ventes publiques le confirment. Il n’est plus question – et l’impression est renforcée par les dires de l’expert Philippe Serret – comme pour l’argenterie traditionnelle de prix au gramme, mais d’une véritable cote d’amour.

10 409 € frais compris.
Jean-Émile Puiforcat (1897-1945),
bol à caviar et rafraîchissoir en cristal et argent, prise du couvercle en jadéite, vers 1930, 17 x 27 cm.

Paris, Drouot-Richelieu, 4 mars 2011, Aguttes SVV. M. Plaisance.

Toutes les maisons adoptent l’art déco, Puiforcat en tête. Jean-Émile Puiforcat arrive dans l’entreprise familiale – fondée en 1820 – au bon moment. Nous sommes en 1918, tout est à réécrire. Sous sa direction et grâce à son talent, la maison s’impose avec des créations dans un style dépouillé qui met en valeur le métal. Surfaces lisses, lignes droites, l’élégance est le mot d’ordre. Les techniques artisanales mettent en avant le savoir-faire, mais avec des choix formels et esthétiques modernes. Car pour le créateur, la beauté d’un objet se mesure à l’aune de l’adéquation entre sa forme et sa fonction. La maison Christofle, qui existe également depuis le milieu du XIXe siècle, 1830 exactement, est son concurrent le plus sérieux. Fondée par Charles, fils d’une famille d’industriels spécialisés dans le travail du métal précieux, elle acquiert une renommée internationale grâce au procédé de la dorure et de l’argenture par électrolyse. Il lui permet de produire des objets en série et de se lancer dans la réalisation de décors monumentaux dont les statues de la toiture de l’Opéra de Paris (1868) et de Notre-Dame-de-la-Garde, à Marseille (1869), sont les points d’orgue. C’est donc une entreprise ayant toute confiance en ses compétences qui part à l’assaut de l’art déco ! Elle collabore avec l’architecte et décorateur Louis Süe. Créateur avec le peintre André Mare de la Compagnie des arts français, Süe est un ardent promoteur du nouveau style. Il dessine de nombreuses pièces pour la firme et notamment une ligne de produits de table en métal argenté, de la collection «Gallia», qui connaît un grand succès populaire. Car il ne faut pas oublier que ces années de luxe sont aussi celles d’une démocratisation de l’art, avec le développement de techniques qui permettent des coûts de productions moins élevés, mettant à la portée de bourses plus modestes des pièces originales et créatives. Les maisons Tétard Frères, Lapparra, Aucoc, Keller ou encore Cardeilhac se mettent elles aussi au service de l’excellence. Si l’argent est employé à des fins utilitaires, ménagères et pour toute la déclinaison des pièces de forme, il l’est aussi pour la fabrication d’objets décoratifs uniques… Et pour souligner l’aspect luxueux et exceptionnel, on rehausse avec modération l’argent de matériaux précieux –  ivoire, lapis-lazuli, cristal de roche, jadéite, ébène –, une spécialité de la maison Puiforcat adoptée même pour l’orfèvrerie religieuse, qui se plie elle aussi aux consignes avant-gardistes. Aux côtés de ces grandes maisons, le nom d’un créateur indépendant s’impose. Il s’agit de Jean Després (1889-1980). Concepteur de bijoux, mais également orfèvre, il travaille le métal en artisan. Considéré comme l’un des artistes les plus novateurs, il imagine des pièces aux formes simples et aux volumes harmonieux, des pichets, théières, candélabres et couverts, en étain, argent, vermeil et souvent métal argenté, qu’il monte lui-même au marteau.
En 1884, l’Union centrale des arts décoratifs voit le jour. Elle a pour but l’organisation d’expositions, censées être les vitrines des produits de l’industrie. La France semble en retard au regard du dynamisme et de l’esprit moderniste des Allemands du Bauhaus et des Autrichiens des Wiener Werkstätte. Il faut réagir… Un rapport demandé en 1911 fait le bilan des dernières manifestations en vue d’en promouvoir une nouvelle, parfaite. Enfin, en 1925, l’Exposition internationale des Arts décoratifs et industries modernes ouvre ses portes. Elle aura été repoussée quatre fois depuis 1915. Le Corbusier écrit à cette occasion : «1925, c’est le marathon international des arts de la table». La maîtrise des moyens mécaniques, qui rendent possible la fabrication en grand nombre, est un moyen de diffusion essentiel. Les commandes phénoménales de la Compagnie générale transatlantique pour ses paquebots, et particulièrement pour le plus mythique de tous, le Normandie, en sont un autre. C’est une nouvelle ère de villégiature qui s’ouvre, tandis qu’en parallèle de grands hôtels voient le jour. Toute cette économie du tourisme est grande consommatrice de produits de luxe. Il faut imaginer le raffinement de la salle à manger de première classe du Normandie, pour laquelle la maison Christofle remporte le marché. Luc Lanel, son directeur artistique, dessine les pièces du service d’orfèvrerie «Transat» et de la ménagère «Atlas» en métal argenté. La simplicité des formes est la règle. Depuis la réquisition du transatlantique puis son démontage dans le port de New York, en 1942, ces pièces sont dispersées et font la joie des collectionneurs privés et publics, grâce à leur accessibilité en ventes aux enchères, à partir de quelques centaines d’euros. Comme l’explique Philippe Serret, l’adhésion parfaite d’une technique à une époque explique certainement que les collectionneurs appartiennent davantage au monde de l’art déco qu’à celui de l’orfèvrerie.

Par Anne Doridou-Heim - La Gazette Drouot N°26 du 1er juillet 2011
57 720 € frais compris.
Jean Després (1889-1980), paire de candélabres (l’un reproduit) en métal argenté, décoré en spirale autour du fût d’une chaîne à maillons plats, signés, 29,7 x 41 x 41 cm.
Paris, Drouot-Richelieu, 18 décembre 2010. Tajan SVV. M. Wattel.
2 170 € frais compris.
Jean-Émile Puiforcat (1897-1945), calice en argent, fût orné d’une boule d’améthyste, vers 1937, h. 14,6 cm.
Paris, Drouot-Richelieu, 30 novembre 2010. Massol SVV. MM. Serret et Portier.
1 260 € frais compris.
Christofle et Louis Süe (1875-1968), boîte en laiton doré à patine noire réalisée pour l’Exposition des Arts décoratifs de 1925, 14 x 11,5 cm.
Paris, Drouot-Richelieu, 2 avril 2010. Millon SVV. Mme Marzet.
LE CHIFFRE 45000
C’est le nombre de pièces qui ont été livrées en 1935 par la maison Christofle pour le paquebot Normandie.
À SUIVRE
Le musée Bouillet-Christofle de Saint-Denis a fermé ses portes pour une durée indéterminée en 2009. Avec intelligence et plutôt que de laisser dormir les collections, la maison Christofle et le musée des Années 30 de Boulogne-Billancourt sont convenus d’un partenariat pour exposer pendant trois ans ses plus belles créations art déco. Cent pièces sont donc présentées dans une mise en scène particulièrement réussie, autour de quatre thèmes : l’Exposition de 1925, les recherches esthétiques, les commandes des paquebots et les modèles de couverts créés entre 1914 et 1945.
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