La Gazette Drouot
Cote et tendance - L'okimono ou le Japon en miniature
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L’okimono ou le Japon en miniature
Cette statuette ne parvient pas à faire de l’ombre à son rival le netsuke, et elle intéresse d’ailleurs une autre famille de collectionneurs.
Retour sur un marché de 150 à 20 000 €.
On ne peut parler de l’un sans évoquer l’autre... et pour cause ! Ils se ressemblent terriblement. L’okimono et le netsuke sont des statuettes réalisées le plus souvent en ivoire, produites par les mêmes artisans japonais. Ils partagent des techniques décoratives et des thèmes identiques. Tous deux puisent au répertoire des déesses et des dieux nippons, du bestiaire animalier et des petits métiers japonais. Virtuosité, multiplicité des détails et humour président à leur exécution. Mais, alors que le netsuke est l’accessoire du vêtement traditionnel – il sert à fixer les menus objets du quotidien à la ceinture du kimono, privé de poches –, l’okimono n’a aucune fonction utilitaire. Il est conçu comme une simple statuette décorative souvent plus grande, une sorte de netsuke sans himotoshi, ce petit canal qui sert à glisser la cordelette maintenant à la ceinture les sagemonos, littéralement «objets suspendus». D’ailleurs, l’okimono est une création bien plus récente, qui date des soixante-dix dernières années de l’ère Edo (1603-1868). Certains auteurs y voient le parfait ornement du tokonoma, la petite alcôve située dans la pièce de réception d’une maison japonaise.
coard 14 200 € frais compris.
Okimono en ivoire à patine jaune représentant un vieil homme fumant sa pipe, assis sur un banc accompagné de deux enfants se tendant la main, école de Tokyo. Dim. : 2,2 x 42 cm.
Paris, Drouot, 5 mars 2002. Piasa.
coard 1 415 € frais compris.
Okimono en ivoire Le Mireur d’œuf, Japon, XIXe siècle. H. 27 cm.
Compiègne, 14 janvier 2006. M. Loizillon.
coard 3 574 € frais compris.
Okimono en ivoire représentant Hotci portant son sac et tenant son éventail, signé Hidemisu. H. 49,5 cm.
Rouen, 17 décembre 2006, Jean-Jacques Bisman. M. Portier.
coard 6 240 € frais compris.
Okimono en ivoire représentant un jeune samouraï, fin du XIXe siècle. H. 23,5 cm (détail).
La Varenne -Saint-Hilaire, 17 décembre 2006, Lombrail–Teucquam.
coard 18 498 € frais compris.
Okimono en ivoire figurant la déesse Kannon, signé Shôtô, Japon, XIXe siècle, école de Tokyo. H. 45 cm.
Paris, Tajan, 12 juin 2006. M. Ansas.

En réalité, cette statuette semble avoir une origine et une destinée plus commerciales. Son âge d’or coïncide en effet avec l’ère Meiji (1868-1912), celle de la modernisation et de l’ouverture du Japon au reste du monde. L’année 1868 inaugure une période d’influences réciproques entre les habitants de l’archipel et ceux de la vieille Europe. Paris se découvre fascinée par la culture japonaise, notamment à travers les Expositions universelles. Les estampes, les meubles et les bibelots nippons font le bonheur des collectionneurs français et des artistes. Le japonisme est à la mode. L’Europe impose alors à son tour sa marque. Les Japonais délaissent peu à peu leurs traditions au profit des modes européennes. Ainsi les kimonos désertent-ils les rues de Tokyo, nouvelle capitale nippone fraîchement rebaptisée. Négligé, le netsuke quitte le vêtement traditionnel pour les vitrines des salons parisiens et devient un bien de «collection».
Pour les fabricants japonais, il s’agit là d’un nouveau marché, où la demande est importante, les Européens raffolant de ces menus objets dépositaires d’une culture fascinante car étrangère. Dès lors, la production s’organise en masse et, parallèlement à l’apprentissage traditionnel chez un maître, de nombreuses écoles voient le jour, entre autres à Tokyo. L’okimono apparaît comme une alternative pour satisfaire la demande européenne et devient à son tour un bien d’exportation. À l’aube du XXe siècle, il se retrouve avec les netsuke sur les devantures du Bon Marché !

Un bien de collection
L’expert Thierry Portier observe le peu d’intérêt des Japonais pour les okimonos, qui trouvent, en revanche, et dès les premières années du siècle, des adeptes en Europe. Depuis, ce marché n’a cessé de progresser, note la maison de ventes Lombrail–Teucquam, devenue en quelques années l’une des spécialistes de la discipline. La convention de Washington sur la protection des espèces menacées, dont l’éléphant, l’a profondément modifié, précise cette dernière, orientant les amateurs d’ivoires chinois modernes vers les pièces japonaises anciennes (sur le CITES, voir La Gazette 2004 no 41, p. 46). Les années 1990 ont été marquées par de très belles enchères, notamment les 240 000 francs obtenus en décembre 1994 sur un okimono représentant Sarumawashi et signé dans un cartouche en laque rouge Hogyoku (Gautier – Goxe – Belaïsch). Cette saison-là, en octobre, 135 000 francs étaient encore prononcés sur un autre spécimen (Lombrail –Teucquam). Ces deux dernières années, le marché français peine à atteindre 15 000 €, résultat qui couronne généralement des pièces d’exception, telle celle signée Shôtô et figurant la déesse Kannon, adjugée en juin 2006 à Paris (voir photo ci-dessus). On est loin toutefois des plus hautes enchères, celles à six chiffres enregistrées sur les netsuke (voir La Gazette 2005 no 41, p. 332). Si ces derniers partagent avec les okimonos les catalogues spécialisés, ils n’intéressent généralement pas les mêmes amateurs, dont la collection s’articule très souvent par thème. Pour un okimono «classique», comptez autour de 600 €. À 5 000/6 000 €, vous pouvez espérer acquérir une belle pièce. On reconnaît celle-ci à la qualité de la matière : l’ivoire de l’éléphant est plus apprécié que l’ivoire de morse. À l’instar des netsuke, les okimonos ne sont pas tous travaillés dans cette matière. Certains peuvent être en buis, incrustés de corne brune – notamment pour souligner des détails –, de métal ou de pierres semi-précieuses, de corail ou de nacre. Les connaisseurs marquent d’abord une prédilection pour les statuettes taillées dans un seul morceau, puis pour la qualité de la sculpture. La finesse du travail, la précision des détails et l’expression des visages jouent évidemment dans l’appréciation. Le sujet tient aussi un rôle. On note sur le marché français un engouement pour les thèmes animaliers, pour les crustacés ou pour les oiseaux, plus rares encore. Thierry Portier gratifierait volontiers une belle statuette de coq d’une estimation de 30 000 € ! Les petits métiers plaisent quant à eux pour leur côté «scènes de genre» ou «clichés documentaires». Ils révèlent un Japon souvent exotique, avec ses samouraïs et ses geishas... Les sujets religieux, en revanche, touchent peu le public européen. Autres critères de valeur : la taille et la signature. Mais, contrairement à ce que l’on pourrait penser, cette dernière n’est pas déterminante, même si certains maîtres ou écoles, comme celles de Tokyo, peuvent être recherchés. Le fameux cachet de laque rouge distingue-t-il les meilleures pièces ? Sur ce sujet, les spécialistes ne sont pas tous d’accord.
Un point sur lequel semblent s’entendre tous les acteurs du marché reste la présence de faux, le plus souvent fabriqués à Hong Kong. Certains, particulièrement grossiers, se reconnaissent aisément : à l’expression des visages ou à la matière, placage d’os ou même résine, à la technique comme au moulage, assure Thierry Portier. Réalisé pour tromper délibérément l’acheteur, le faux peut porter une signature à la calligraphie fantaisiste ou celle d’un maître du XVIIIe. À ne pas confondre avec des statuettes pouvant être réalisées en hommage à un sculpteur, reprenant l’un des ses sujets, une coutume au pays des traditions.

À lire : Netsukimono : le Japon côté nature, François Gonse, Somogy, 2005.

Stéphanie Perris-Delmas - Gazette N°4 du 26 janvier 2007
http://www.gazette-drouot.com/static/resultat_vente_encheres/liste.html http://catalogue.gazette-drouot.com/ref/ventes-aux-encheres.jsp