La Gazette Drouot
Cote et tendance - Le mobilier d'artiste
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Le mobilier d'artiste
Apanage des artisans jusqu’en 1789, il fallut attendre le début du XXe siècle pour voir les premiers meubles d’artistes faire leur apparition.

Au-delà de ses conséquences esthétiques, la révolution impressionniste eut le mérite de crédibiliser l’artiste pluridisciplinaire. Les œuvres n’exigeant plus une préparation laborieuse, les artistes eurent le loisir de se montrer plus curieux en partant à la découverte d’autres modes d’expression que ceux auxquels ils avaient été habitués.

Les précurseurs
L’école de Nancy, fer de lance de l’art nouveau, fut la première à se diversifier en explorant la céramique, le verre et le mobilier dans un répertoire floral japonisant et exotique. Hector Guimard, Émile Gallé, Eugène Gaillard et Louis Majorelle, ses principaux représentants, se mirent à travailler les parties décoratives des meubles comme des tableaux et, partant, inaugurèrent le rêve où tout serait art et où le moindre objet soulèverait une réelle préoccupation esthétique. Ainsi Guimard, architecte de formation, conçut-il la quasi-totalité du décor des édifices qu’il réalisa, des poignées de portes aux luminaires en passant par le mobilier. Mais avant d’être considérés comme des artistes, ces hommes étaient des architectes ou des ingénieurs. Il peut donc paraître difficile de les percevoir comme des peintres et sculpteurs devenus créateurs de mobilier, à l’instar des nabis, qui créèrent des tapisseries et des vitraux. Les Ballets russes, quelques décennies plus tard, furent un laboratoire fascinant pour tous ces artistes friands d’art décoratif. Mais ni les nabis ni les Ballets russes ne donnèrent lieu à des créations de meubles d’artistes au sens strict. Cependant, leurs expérimentations plus ou moins poussées eurent une influence considérable sur bon nombre de ceux qui, tout au long du XXe siècle, s’investirent dans cette discipline hétérodoxe en apparence. En France, la Société des artistes décorateurs joua un rôle déterminant à ce titre. Fondée en 1901 par René Guillère, elle avait pour but de favoriser la collaboration entre les créateurs et les industriels, provoquant de fait l’émergence des arts décoratifs. Elle est à l’origine en 1920 du style art déco, qui perdura jusqu’en 1939. Quant à savoir si l’on doit reconnaître à Marcel Duchamp et à ses ready-made une place à part entière dans la famille des artistes créateurs de mobilier, le problème, ô combien sensible, ne saurait être résolu ici... Son impertinence et son audace auront au moins eu le mérite d’ouvrir la boîte de Pandore et de poser la question de l’objet de consommation dans l’art, dont le mobilier peut être perçu comme l’un des analogons. C’est le Bauhaus, fondé à Weimar en Allemagne en 1919, qui inaugura à proprement parler l’ère des artistes créateurs de mobilier. À ce titre, il est souvent considéré comme le père du design, discipline visant à représenter concrètement une pensée ou un concept en intégrant dans leur réalisation les contraintes fonctionnelles, structurelles, esthétiques et techniques du moment. En parallèle, aux Pays-Bas, le mouvement De Stijl, sous l’influence de Théo Van Doesburg et du peintre Piet Mondrian, rejoints par Gerrit Rietveld entre autres, cherchait à donner un sens nouveau aux arts en limitant strictement les moyens des artistes, peintres tout d’abord, puis créateurs de mobilier : usage des couleurs primaires, des lignes droites et orthogonales et dynamisation de l’espace par le jeu des diagonales. Toujours au même moment, Le Corbusier, adepte du purisme du peintre Amédée Ozenfant, réalisait le mobilier des bâtiments qu’il édifiait. Mais là encore, à quelques exceptions près, il s’agissait d’architectes, d’ingénieurs et d’industriels et non encore de peintres ou de sculpteurs d’origine ! Pères du design, oui. Du mobilier d’artistes ? À voir...


26 023 € frais compris.
Chaise d’Émile Gallé, 1904.
Paris, Drouot, 20 mars 2009. Ader SVV. M. Rémy.
?6 016 € frais compris.
Table à thé de Louis Majorelle.
Paris, Drouot, 27 juin 2008. Delvaux SVV. M. Lepic.
2 231 € frais compris.
Fauteuil (d’une paire) de Gerrit Rietveld, 1918 (réédition de 1955).
Paris, Hôtel Dassault, 11 mars 2008. Artcurial, Briest, Le Fur, Poulain, F. Tajan SVV.
16 576 € frais compris.
Table monochrome d’Yves Klein, 1983.
Paris, Hôtel Dassault, 15 décembre 2008. Artcurial, Briest, Poulain, F. Tajan SVV.

Vers l’autonomie du design
Dans les années 1940-1950, la création de mobilier stylisé demeurait encore la chasse gardée des architectes, comme Pierre Chareau ou Le Corbusier. Leurs élèves, comme Charlotte Perriand pour ce dernier, imposèrent de nouvelles formes. Diego Giacometti, frère cadet du sculpteur Alberto, mit à la mode le mobilier en métal inspiré du règne animal, fortement soutenu par les Maeght. Mais dès 1925, des artistes en retrait par rapport au mouvement fonctionnaliste s’essayèrent à la création de mobilier, comme le sculpteur et graveur sur bois Alexandre Noll, préféré aujourd’hui pour ses créations des années 1950. Dans les années 1940, des décorateurs tels que Moreux ou Duplantier imposèrent leur style, faisant la part belle au métal. Une dizaine d’années plus tard, Paulin, Prouvé et Eames ouvrirent la voie de la fabrication industrielle en enterrant définitivement les décors figuratifs qui les avaient précédés. Les bois cirés, le chêne cérusé, le sycomore, les tubes d’acier inoxydable, l’aluminium, le parchemin, le plâtre, la paille et le rotin furent alors mis à l’honneur. Dans les années 1960, le sculpteur François-Xavier Lalanne réalisa des meubles-animaux comme les moutons-tabourets ou les bars-autruches, clin d’œil ludique au surréalisme.

Le mobilier créé par des artistes
La création de mobilier par des artistes atteint incontestablement son paroxysme avec les nouveaux réalistes des années 1960. Tables, chaises et autres sofas conçus comme des œuvres à part entière et éditées à tirage limité... Arman, César et Niki de Saint Phalle s’en donnèrent à cœur joie ! C’est dans les années 1980 que se généralisèrent la diffusion et la réédition du mobilier d’artiste, devenu une véritable industrie. Alors que cette période semblait ouvrir une voie propre à cette discipline naissante, l’enthousiasme ne fut pas aussi communicatif qu’on aurait pu le penser et les artistes ne s’y précipitèrent pas plus que de raison. De ventes en expositions, le mobilier d’artistes fut assimilé au design. Preuve en est : aujourd’hui, un jeune créateur de mobilier est appelé designer, même s’il est plasticien de formation. Pour autant, qualifierait-on Baselitz ou Garouste de designers s’ils se mettaient à produire des meubles en nombre ? Non, sans aucun doute. Et dans les faits, le marché continue à segmenter ces deux disciplines : s’il est plus aisé d’intégrer une table d’Yves Klein dans une vente d’art abstrait et contemporain que dans une vente de design, présenter une chaise de Stark à côté d’un Warhol ou d’un Paul Klee n’est pas encore définitivement entré dans les mœurs. Rendez-vous dans quelques décennies pour voir si le temps, ce juge implacable, aura permis d’établir une distinction indiscutable entre design et mobilier d’artiste.

Par Dimitri Joannidès - Gazette N°43 du 11 décembre 2009

À lire
Dictionnaire des mobiliers
et des objets d’art :
du Moyen Âge au XXIe siècle
,
Anne et Aurélia Lovreglio,
Le Robert, Paris, 2006.
http://www.gazette-drouot.com/static/resultat_vente_encheres/liste.html http://catalogue.gazette-drouot.com/ref/ventes-aux-encheres.jsp