La Gazette Drouot
Cote et tendance - Splendeur des mingqi
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Splendeur des mingqi
Petit peuple des tombes de la Chine ancienne, il sont une image figée mais réaliste d’une civilisation disparue.

Après une longue période de chaos au cours de laquelle les différents royaumes combattent pour l’hégémonie, les Qin défont leurs adversaires les uns après les autres et réalisent, en 221 av. J.-C., l’unification du territoire. Leur roi prend le titre de Shi huangdi, littéralement «premier souverain empereur». Ainsi naît l’Empire chinois, qui ne prendra fin qu’en 1911. Initiateur de réformes et de réalisations gigantesques – c’est à cette époque que sont construits les premiers tronçons de la Grande Muraille –, l’empereur, obsédé par la peur de la mort, se fait bâtir un mausolée. Des fouilles menées à ses abords permettent d’aboutir, en mars 1974, à ce qui constitue l’une des découvertes archéologiques les plus fabuleuses du XXe siècle. Il s’agit ni plus ni moins des guerriers reproduisant l’armée fameuse, l’instrument du pouvoir de l’empereur, qui devait continuer de le protéger dans l’au-delà. L’usage des sacrifices humains des dynasties Shang et Zhou disparaît, remplacé par des statues d’argile. Les premiers mingqi sont nés. Si leur utilisation va se généraliser au cours des siècles suivants, jamais plus elle ne prendra une telle monumentalité. Il s’agira désormais d’un art spécifiquement funéraire, mais qui prend sa source dans la vie et le quotidien. Enfouis pendant des centaines d’années, ils vont réapparaître à la faveur des premiers grands travaux chinois de l’aube du XXe siècle, et en particulier lors de la construction du premier chemin de fer.

4 835 € frais compris.
Chariot tiré par un buffle, début de la dynastie Tang, VIIe siècle, h. 25, l. 44 cm.
Paris, Drouot-Richelieu, 18 octobre 2009. Enchères Rives Gauche SVV. M. Barrère.

mingqy mingqy
2 550 € frais compris.
Statuette de cavalier à l’arrêt,
époque Tang.

Paris, Hôtel Dassault, 15 décembre 2009. Artcurial SVV. M. Portier, Mme Buhlmann.
  8 220 € frais compris.
Dame de Cour, terre cuite avec traces de polychromie, époque Han, h. 73 cm, collection Vérité.
Paris, Drouot-Richelieu, 18 octobre 2009. Enchères Rives Gauche SVV. M. Barrère.
  2 726 € frais compris.
Dame de Cour debout, époque
Han, h. 67 cm.

Paris, Drouot-Richelieu, 9 décembre 2009, Piasa SVV. M. Portier, Mme Buhlmann.
  9 115 € frais compris.
Chameau et son marchand
sassanide, époque Tang, h. 61 cm.

Paris, Drouot-Richelieu, 20 mars 2008. Beaussant - Lefèvre SVV.
M. Portier, Mme Buhlmann.

Sous les Han (206 av.-220 apr. J.-C.), la Chine va connaître quatre cents années fécondes et mouvementées, qui se dévoilent peu à peu avec la découverte des tombes, et dont la population nous apparaît grâce aux multiples mingqi mis au jour. Ces petites statuettes montrent un peuple de servantes, de danseurs et de musiciens – hommes et femmes debout portant avec dignité de longues robes croisées sur la poitrine, dont les vastes manches dissimulent les mains – côtoyant des chevaux, des animaux domestiques, mais aussi des éléments architecturaux miniature. Ainsi, en observant les tours de guet en terre cuite, on a une petite idée de l’architecture en bois et en pisé de l’époque, dont il ne subsiste aujourd’hui que des tuiles. De même, les maquettes de greniers, de fourneaux, de porcheries et de fermes, très abondantes, renseignent sur la vie à la campagne, donnant l’impression d’un quotidien insouciant… Et les élégants pavillons illustrent une société qui savait aussi être raffinée, recherchant même les divertissements, à l’image des figurines de danseurs, acrobates et conteurs comiques, produites en série à la fin des Han. Les mingqi gagnent alors en expressivité et en rendu du mouvement, par rapport aux premières statuettes un peu figées, à l’exemple des sorciers dansants, dont la robe étalée au sol laisse deviner les genoux et le corps ployés. Leur nombre et leur qualité varient en fonction du statut du défunt, et ils associent la recherche de substituts bon marché aux matériaux rares et chers, réservés à une petite élite : la céramique revêtue d’une glaçure verte ou brune imite le bronze. Le puissant empire des Han s’effondre en 220 et fait place à trois royaumes qui se partagent le territoire. Il faudra attendre l’avènement des Wei, en 589, pour que l’unité soit de nouveau rétablie. La petite statuaire funéraire en terre cuite est de nouveau prisée, mais le style a évolué. Les figurines se distinguent par une grâce un peu sèche, un traitement nerveux et un net allongement des formes. Ainsi les femmes sont-elles frêles et élancées, d’un maintien un peu raide, tempéré par un sourire discret qui donne vie à leur visage. Les animaux ne sont pas en reste : si les chameaux apparaissent pour la première fois, témoins du développement des relations commerciales avec les pays de l’Orient, les chevaux sont les plus caractéristiques. Dotés d’une tête minuscule, richement caparaçonnés, ils portent des cavaliers aux traits de Barbares à grande barbe et à lourd manteau à capuchon. Là encore, ils reflètent une époque. Avançons dans les siècles, pour arriver aux Tang (618-907). Cette dynastie marque un âge d’or des arts chinois. C’est également vrai pour les mingqi, puisque la céramique atteint un haut niveau technique, avec un usage parfaitement maîtrisé des glaçures. Jamais ils n’auront eu autant de vie. Grâce à l’aisance du modelage, tous les aspects de la Cour et du quotidien s’y déploient. Les dames sont élégantes, les musiciennes et les danseuses gracieuses, révélant l’idéal de beauté féminine des Tang et ce, même lorsqu’elles présentent un net embonpoint, en vogue au VIIIe siècle pour plaire à la belle favorite Yan Kouei-fei. Elles nous livrent une idée de la mode vestimentaire, étonnamment recherchée, que ce soit dans la variété des encolures et des décolletés ou dans la multiplication des coiffures compliquées. Les étrangers qui fréquentaient la capitale sont présents eux aussi, identifiables à leur costume et leur type ethnique. Indiens, Juifs, Turcs, Syriens, Perses ou Tartares, ils sont tous modelés. Les animaux – chiens, oies, canards, buffles ou chameaux, si importants dans les longues expéditions caravanières – ont la part belle, mais la vedette incontestée est, une nouvelle fois, le cheval. Robuste, musclé, animé, il est représenté au repos ou piaffant et caracolant. Le plus souvent, il est monté, soit par un cavalier qui évoque les chevauchées militaires d’une époque de conquêtes, soit par une belle amazone, pour nous donner à imaginer une partie de polo dans la Chine des VII-VIIIe siècles. Ces dernières statuettes sont d’ailleurs les plus recherchées sur le marché. Et particulièrement celles où la joueuse de polo effectue la figure dite «au galop volant», avec les jambes du cheval tendues à l’horizontale. Dans les années 1990, lorsque les prix des mingqi ont été multipliés par cinq en ventes publiques, il fallait débourser près de 150 000 € pour espérer en emporter une. Aujourd’hui, la chute est rude. Les acheteurs sont craintifs, voire absents, et davantage portés vers d’autres spécialités des arts chinois, les cloisonnés ou les beaux jades, par exemple. Les prix ont subi une baisse semblable à celle des marchés financiers, mais la crise n’y est pour rien ! On est bien loin du record de 1984, 6 300 000 F pour un grand cheval à la belle glaçure aux trois couleurs (jaune, brun et vert), dite «Sançaï». Les enchères se situent aujourd’hui dans une fourchette allant de quelques centaines à quelques milliers d’euros. Un marché à expurger des ses moutons noirs et à faire redémarrer, les mingqi constituant tout de même un miroir unique de la grande civilisation chinoise ancienne.

Par Anne Doridou-Heim - Gazette N°05 du 5 février 2010


L’avis d’Alice Buhlmann, expert

Où en est aujourd’hui le marché des mingqi ?
Celui-ci est aujourd’hui quasiment au point mort, après avoir connu une apogée extraordinaire dans les années 1990. Plusieurs raisons l’expliquent. Premièrement, ce sont des objets funéraires, et les Chinois ne les collectionnent donc absolument pas. Ensuite, devant leur succès, les faux se sont multipliés, principalement sur les marchés asiatiques, et les collectionneurs sont devenus très méfiants.

L’évolution du goût a-t-elle eu également un impact ?
Oui, absolument. Il s’agit de petites statuettes, charmantes, mais au caractère décoratif un peu désuet, qui ne correspond plus au goût du jour, beaucoup plus tourné vers les pièces monumentales.



Le chiffre : 6000
C’est le nombre de guerriers en ordre de bataille qui seront exhumés au fil des fouilles menées, dès mars 1974, autour du mausolée impérial : des escadrons de fantassins cuirassés, des conducteurs de char, des détachements de cavalerie et tout un état-major.
http://www.gazette-drouot.com/static/resultat_vente_encheres/liste.html http://catalogue.gazette-drouot.com/ref/ventes-aux-encheres.jsp