La Gazette Drouot
Cote et tendance - Meubles de rangement, côté Provence
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Meubles de rangement, côté Provence
Estagnié, verriau ou manjadou, ces noms de meubles évoquent l’accent chantant du Midi, la couleur dorée de leur noyer raconte la douceur de vivre en ce pays de lumière.
TERRE d’exception culturelle, longtemps indépendante, la Provence a su développer un mobilier original. Sa situation privilégiée au centre du monde latin et méditerranéen lui a permis de recevoir des influences venues d’Italie, d’Orient autant que de Paris. Ses meubles reflètent un passé prestigieux. Leur richesse décorative rappelle la tradition romaine omniprésente. Les viviers que furent à l’époque romane, les écoles d’Arles ou de Saint-Gilles-du-Gard, ont favorisé le goût régional pour la sculpture ornementale. Pour preuve, ces armoires dites languedociennes des XVIIe et XVIIIe siècles dont la surface tout entière dédiée à la sculpture évoquent immanquablement les façades des églises locales. Au XVe siècle, le règne du roi René instaure un art de cour et voit s’imposer un mobilier raffiné. La capitale donne à la Provence ses styles parisiens, Régence, Louis XV et Louis XVI, mais la région voit naître ses propres novateurs. Au début du XVIIIe siècle, les sculpteurs Pierre Puget et Bernard Toro mettent au point un répertoire rocaille provençal dont témoigne également l’architecture des villes du soleil.
4 000 €
Buffet provençal à glissants en noyer mouluré, début XIXe siècle,
146 x 146 x 65 cm.
Saint-Diédes- Vosges, Michel Guérin, 14/7/2002.
10 000 €
Buffet à glissants de mariage en noyer mouluré et sculpté, Provence, fin XVIIIe début XIXe siècle, 140 x 135 cm.
Arles, Holz-Artles, 24/5/2003.
22 500 €
Commode provençale Louis XV en noyer sculptée de coquilles, traverse ajourée et garnitures de bronze.
Aix-en-Provence, Aix Enchères Art, 14/12/2003.
11 200 €
Buffet deux corps en noyer mouluré et sculpté de rinceaux feuillagés et de guirlandes, corniche cintrée, bandeau orné d’une coquille éclatée, traverse à décor de soupière fleurie, Provence, XVIIIe siècle, 294 x 159 x 70 cm.
Nîmes, Champion, Kusel, 22/03/03.
2 100 €
Pétrin en noyer mouluré et pieds cambrés, travail provençal,
98 x 117 x 57 cm.

2 500 €
Panetière en noyer sculpté et colonnettes, travail provençal.
Valence, Drôme-Enchères-Valence, 29/3/2003.
15 250 €
Armoire arlésienne de mariage en noyer blond mouluré finement sculpté de colombes de fruits et de vase d’épis, d’instruments de musique et de fleurs, ferrures et crémones en fer, Provence, époque Louis XV, H.258 cm.
Arles, Holz-Artles, 29/9/2002.
7 000 €
Commode relaquée dessus de bois relaqué imitant le marbre, travail provençal du XVIIIe siècle,
87 x 137 x 69 cm.
Paris, Millon et Associés, 6/12/2002.
1 550 €
Panetière en bois naturel mouluré et sculpté de balustres, de vases à l’Antique et feuillages, ceinture festonnée.
Travail provençal du XIXe siècle, 89,5 x 82 x 43 cm.

1 300 €
Pétrin en bois naturel mouluré, piètement en balustre réuni par une traverse festonnée, un tiroir en ceinture, Provence, XIXe siècle.
Paris, Artcurial, 13/3/2003.

Les différents styles
Au XVIIIe siècle, l’âge d’or du commerce favorise le développement d’un mobilier de qualité. Financés par les bourgeois, les fustiers, ces menuisiers et ébénistes provençaux, produisent dans les principaux ateliers à Marseille, Aix, Arles, Beaucaire et Avignon, des meubles typés. Leur structure doit beaucoup aux formes Louis XV à panneaux chantournés, corniche cintrée et pieds galbés. Le style provençal s’exprime d’abord en Arles puis essaime dans toute la province. De fines sculptures de végétaux envahissent le meuble, habillent les traverses, les dormants, les corniches et les panneaux de délicats motifs feuillagés et floraux. Les branches d’olivier voisinent avec les coquilles. À cette richesse aux accents "baroques" caractérisant le style fleuri, il fallait un pendant : le style dit de Fourques du nom d’un village non loin d’Arles. Plus sobre, il préfère aux motifs fleuris, un jeu de moulurations linéaires qui s’achève en boucles enroulées en corne de bélier ou de coquille appelé décor au colimaçon. Les panneaux de portes s’animent ainsi d’un jeu délicat de moulures en creux et en relief. Les motifs typiquement Louis XVI comme les corbeilles et les guirlandes de fleurs, les carquois et les instruments de musique, les paniers fleuris et les soupières viennent à la fin du XVIIIe siècle s’ajouter aux motifs Louis XV et régionaux. En vigueur tout au long du XIXe siècle, ces styles s’expriment également sur les garnitures métalliques dont le rôle décoratif est primordial. En fer, longues et finement ciselées, elles dessinent selon les époques des motifs végétaux (Louis XV) ou géométriques (Louis XVI). Venue d’Italie comme la marqueterie, la tradition des meubles peints participe encore au caractère décoratif de ce mobilier.

Des usages spécifiques
La Provence a une typologie du meuble bien à elle. Certains types comme le vaisselier sont quasiment absents remplacés par une panoplie de petits meubles de cuisine ; d’autres au contraire n’existent que dans cette région. La panetière par exemple est spécifiquement provençale. Elle forme avec le pétrin un couple indissociable. Destinée à serrer la pâte à pain et à la laisser respirer, elle ressemble à un coffre décoratif ajouré de barreaux. Nommés fuseaux, ces petites barres tournées s’achèvent en plumets, sorte de bobèches en forme de panache typique de cette région. Les pieds en escargot permettaient à l’origine de la poser sur le pétrin. Aujourd’hui, on la suspend plus volontiers au mur comme objet décoratif. Une porte richement sculptée et agrémentée d’une ferrure permet d’accéder au pain. Le pétrin se présente généralement sous la forme d’une caisse trapézoïdale munie de quatre pieds reliés par une entretoise ou par une base pleine. Le plateau est amovible. Pour une trilogie du pain complète, il ne manquait que le moulin à bluter ou tamisadou. Afin de séparer le son de la farine grâce au tamisage, une manivelle aménagée sur le côté de ce meuble à deux portes active un cylindre en fer. D’autres meubles comptent encore parmi les «exclusivités» provençales : le manjadou ou buffet garde-manger dont la partie supérieure est ajourée de fuseaux, comme la panetière. À chaque type d’ustensiles, la Provence semble avoir dédié un meuble. Pour les écuelles : l’escudelié. Pour la vaisselle en faïence et les étains : l’estagnié. Pour les verres : le verriau. Pour les couteaux : le couteliero. Ces petits meubles appartiennent à la famille des étagères munies de tablettes parfois de tiroirs, suspendus au mur ou dotés de petits pieds en escargot pour être posés sur un meuble. Tous reprennent les motifs fleuris ou moulurés.

Les classiques à la mode du Midi
Les meubles traditionnels comme les armoires, les buffets ou les commodes connaissent dans cette région une richesse comparable aux mobiliers normands de même époque. Les pieds en escargots sont galbés, les traverses chantournées et les corniches cintrées ou en chapeau de gendarme. Les portes adoptent les formes mouvementées ; sur les armoires, elles sont divisées en trois panneaux moulurés. Ce meuble trône dans la chambre des mariés comme un bijou offert à la jeune épousée. Donnée en dot, l’armoire est abondamment ornée de sculptures fines et serrées. La commode qui l’accompagne trouve une formule élégante à deux tiroirs galbés, juchée sur de petits pieds ou en sauteuse. La traverse inférieure ajourée d’une coquille ou sculpté d’un vase est typique. Le buffet à deux corps rencontre pour sa part un succès mitigé. Dans sa version meuble bas, il est en revanche particulièrement prisé. Le buffet à glissants est un privilège des familles aisées. Le gradin en retrait vient se placer sur le plateau ; il s’ouvre et se ferme grâce à deux glissières sans déranger les objets posés devant. Le tabernacle au centre, fixe, est toujours orné avec beaucoup de soin, en ceinture, sur le dormant ou sur la traverse intérieure. Ce meuble d’apparat trône dans la salle à manger.

Le marché
Les meubles provençaux possèdent une bonne cote de popularité. Leurs prix, relativement élevés, sont fonction de l’époque, de la qualité et de la richesse de leur décoration. Certains types, les buffets à glissants et les commodes par exemple, sont plus prisés que d’autres. Les panetières et autres petits modèles de rangement à suspendre ou poser dans les cuisines s’échelonnent de 500 euros à 3 500 euros. Une panetière et son pétrin atteignent aisément 4 500 euros. Détournés de leurs fonctions traditionnelles, ils plaisent surtout en raison de leur aspect décoratif. Les buffets à deux corps, peu répandus, avoisinent les 11 500 euros. Le buffet bas se vend entre 1 500 et 10 000 euros alors que le modèle à glissants peut dépasser les 25 000 euros. L’armoire cote entre 5 000 euros et 25 000 euros. Une mise en garde toutefois contre les modèles resculptés, ceux aménagées comme les buffets bas auxquels on aurait ajouté un gradin, et devant les meubles peints. À la mode, ils font l’objet d’une forte demande, mais les modèles d’époque ayant conservé leurs peintures d’origine sont plutôt rares.

Stéphanie Perris-Delmas
http://www.gazette-drouot.com/static/resultat_vente_encheres/liste.html http://catalogue.gazette-drouot.com/ref/ventes-aux-encheres.jsp