La Gazette Drouot
Cote et tendance - Le marché de la BD, une bulle effervescente
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Le marché de la BD, une bulle effervescente
Les résultats des ventes de planches originales commencent à ressembler à ceux du marché des arts graphiques. Quid des albums ?
Si le marché des planches originales est désormais connu de tous, le marché des éditions originales et des objets dérivés fait moins les gros titres. Un petit tour d’horizon ne serait pas superflu. Le marché originel de la BD est et a toujours été la bibliophilie, c’est-à-dire l’album en lui-même, qui, pour les lecteurs de 7 à 77 ans, est la combinaison du plaisir de la lecture et de l’amour du dessin. L’affection toute particulière qui lie un lecteur et un album fait donc de chaque amateur la victime d’une collectionnite potentielle ! Ce marché est devenu de plus en plus pointu et rigoureux. Les éditions originales prirent réellement leur essor au tournant des années 1970-1980 alors que les premiers tomes de séries populaires étaient épuisés depuis longtemps ou réédités dans une qualité d’impression inférieure. La question de la couleur, par exemple, a beaucoup compté ; ainsi en a-t-il été du Secret de l’espadon de Blake et Mortimer par Jacobs au Lombard, dont la qualité des rééditions a déçu les lecteurs de la première heure. Les éditions originales ont alors commencé à avoir une valeur marchande appréhendable mais encore floue. Les amateurs éclairés, esthètes sans toujours le savoir, guidés par la seule nostalgie, repartirent donc à la conquête de leurs premières amours, entraînant les prix dans une hausse générale et discontinue. Aujourd’hui aux enchères, les éditions originales d’une série ayant connu un succès public se vendront de 25 à 7 000 €, les vedettes du 9e art tenant bien entendu le haut du pavé. Ainsi en est-il de l’édition originale de Rodeo (Dupuis, 1949), deuxième tome des aventures de Lucky Luke par Morris, vendu 5 220 € le 19 mars 2005 chez Tajan. Mais également des Cigares du pharaon, une aventure de Tintin par Hergé (Casterman, 1942) vendu 6 264 € le 19 avril 2008 chez Tajan ou encore Astérix chez Les Goths de Goscinny et Uderzo (Dargaud, 1963), vendu 4 759 € chez Néret-Minet le 14/4/2008. Quant aux albums comme Spirou et l’aventure de Jijé (Dargaud, 1949), dont il aura fallu attendre près de trente ans une première réédition, ils relèvent du mythe collectif, même si leurs résultats ne sont pas toujours à la hauteur de leur légende. En gré à gré, chez un libraire, la cote officielle – qui paraît tous les deux ans dans le BDM, la «Bible» des amateurs d’éditions originales – est le prix minimum à payer pour trouver l’album de ses rêves. À Drouot, des affaires sont toujours possibles, notamment lors de ventes de lots, mais attention aux déchirures, cornages et autres taches, apanage des BD maltraitées : les collectionneurs exigeants ne s’y attarderont pas. Attention également aux séries surcotées ayant profité d’un effet de mode ces dernières années : elles ne représentent pas toutes un intérêt bibliophilique évident. Car c’est l’autre réalité du marché de la bande dessinée : beaucoup de titres sont rachetés. En effet, les prix croissant de façon parfois irrationnelle, ce marché s’est essoufflé et se retrouve, depuis quelques années, en perte de vitesse pour le bas et le milieu de gamme. Si l’on ajoute à cela que les quatre mille nouveautés annuelles hors rééditions – que les libraires n’ont même plus le temps de lire – saturent littéralement les présentoirs des librairies, on comprend mieux le tassement global du secteur. À Drouot comme chez les libraires, seules les séries phares en excellent état restent, plus que jamais, des valeurs sûres.
613 € frais compris.
Uderzo et Goscinny, Astérix gladiateur, Dargaud, 1964, collection Pilote. Album cartonné dos blanc. Édition originale.
Paris, Drouot-Richelieu, 26 janvier 2008.
Néret-Minet - Tessier SVV. M. Buret.
1 071 € frais compris.
Spirou par Jijé, édition originale de «Spirou et l’aventure», Dargaud,1949.
Paris, 18 mars 2002. Néret - Minet SVV.
9 280 € frais compris.
Marsupilami par Franquin, sculpture de Jean-Marie Pigeon, galerie Christian Desbois, 1990.
Paris, 25 novembre 2005. Tajan SVV. M. Meyniel.
2 595 € frais compris.
Blake et Mortimer par Jacobs, «L’Énigme de l’Atlantide», édition du Lombard, 1957, 4e plat damiers verts.
Paris, Hôtel Marcel-Dassault, 29 mars 2008. Artcurial - Briest - Le Fur - Poulain - F. Tajan SVV. M. Leroy.
Lassitude et effets de mode
Une frénésie semblable, mais heureusement éphémère, s’est emparée des collectionneurs avec la multiplication des éditions de luxe, ou «tirages de tête», publiées par une myriade de petites maisons spécialisées et de libraires qui, éblouis par le succès, n’ont pas vu l’essoufflement d’un marché en manque de renouvellement. L’industrialisation des procédés a vite été trop voyante ; réutilisation des mêmes maquettes, application des mêmes tirages et banalisation du principe pour tous les titres, ont fini de décevoir un public pourtant prêt jusque-là à payer 150 € pour certains albums. Effet boomerang ! Il était normal que cette clientèle en veuille toujours plus pour son argent. Mais, les amateurs arrivèrent vite à satiété et les tirages de luxe commencèrent à faire leur apparition dans les ventes à des prix qui n’enthousiasmèrent guère les vendeurs. Pour relancer l’envie des lecteurs, un troisième mouvement fit son apparition, lancé cette fois par les librairies, celui des ex-libris, des tirés à part numérotés et signés par l’auteur, insérés dans les albums. Balançant entre objets de collection et produits de mode, les ex-libris ont connu depuis un très net recul après une véritable folie ! Créés par un libraire belge au début des années 1980, ils inspirèrent des librairies qui en éditèrent énormément jusqu’au début des années 2000, parfois une quinzaine par mois, de 150 à 450 exemplaires vendus avec l’album, pour 1 ou 1,5 € de plus. Le marché était tellement juteux que les acheteurs devaient s’inscrire sur des listes d’attente pour se procurer des ex-libris parfois épuisés en deux jours. Encore une fois, le succès de l’opération a entraîné une baisse de la qualité des supports, passant progressivement de la sérigraphie à l’offset, véritable insulte aux amateurs avisés. Le marché disposant désormais d’un recul certain, les albums vendus avec un ex-libris ne sont pas particulièrement valorisés. Désormais, seul le haut de gamme en excellent état pourra trouver preneur, le marché dans son ensemble tournant le dos à ces objets dérivés trop commerciaux. Parmi les autres objets has been, qui ont connu leur petit succès à Drouot, on peut citer les figurines Pixi ou Leblon-Delienne. Pour Éric Leroy, expert BD d’Artcurial, «les ex-libris et les objets dérivés représentent la partie inintéressante de la BD. Ils n’ont réussi qu’à attirer le désamour et la décote. Le seul à tenir la route sur la question des figurines est Jean-Marie Pigeon, qui tirait des réalisations de très grande qualité à dix exemplaires maximum. Forcément, ça se vend très cher. Le reste, les coups marketing et les produits de la mode, c’est fini.» La BD, qu’on désignait par un condescendant «les Petits Mickeys» il y a encore quinze ans, a fait un beau chemin et a définitivement gagné ses lettres de noblesse au point de se professionnaliser et de conquérir jusqu’à Drouot-Montaigne, disputant aux enchères millionnaires de l’art moderne et contemporain les cimaises des ventes les plus prestigieuses. Par conséquent, les perspectives à Drouot n’ont jamais été aussi réjouissantes, mais seulement pour les produits exceptionnels… dans un état exceptionnel. Réjouissons-nous de cet état de fait, parce qu’en l’espèce, les petits lecteurs d’aujourd’hui seront les grands nostalgiques de demain !
Par Par Dimitri Joannidès - Gazette N°23 du 13 juin 2008

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