La Gazette Drouot
Cote et tendance - Pupitres et lutrins
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Pupitres et lutrins
Depuis le haut Moyen Âge, tous les lieux de culte ont besoin de ces meubles pour célébrer les offices.

Alors que le pupitre est spécifiquement dédié à la lecture des Évangiles en public, le lutrin est le nom donné au meuble destiné à recevoir les livres de chœur. Les artisans du Moyen Âge et des siècles suivants ont brillé par leur inventivité dans la réalisation de ce type d’ouvrage. Il n’est guère étonnant d’en retrouver tout d’abord dans lieux de culte de toutes les confessions. Le pupitre est un petit meuble en forme de plan incliné, monté ou non sur un pied, sur lequel on pose, à hauteur de vue, un livre liturgique. D’un caractère évidemment utilitaire, il se situe pourtant au-delà d’un simple repose-livre. Pour les modèles montés sur pied, on parle le plus souvent de «légile», de «lutrin» ou encore d’«ambon».
5 833 € frais compris.
Lutrin «aigle» en bois orné de niches, têtes d’angelot, enroulements, têtes de séraphin et sphinges, h. 192 cm, fin du XVIe siècle.
Paris Drouot, 5 décembre 2008. Beaussant - Lefevre SVV.
MM. Bacot et de Lencquesaing.

Des utilités bien définies
Dans la plupart des églises françaises, le pupitre est ordinairement mobile, pouvant servir d’abord à la lecture de l’épître, puis à celle de l’évangile. Il se transporte donc, pour ce double usage, d’un côté à l’autre du sanctuaire. Le lutrin, au contraire, est presque toujours fixe et placé au milieu du chœur. L’un et l’autre sont encore appellés encore «aigle», parce qu’ils se trouvent très souvent surmontés de l’aigle de saint Jean, sur les ailes déployées duquel on peut poser un livre ouvert. Dans l’iconographie religieuse, l’animal, symbole de la lutte du bien contre le mal, lit dans le cœur des hommes aussi clairement qu’il regarde le soleil en face. Il porte également en lui l’image de la rapidité de la propagation de la parole divine. Dans certains lieux de culte, le rapace était remplacé par un phénix ou un coq. Dans des cas plus rares, le pupitre destiné à la lecture des prophéties représentait la figure de Moïse tenant les Tables de la Loi. Les XIVe et XVe siècles en offrent de magnifiques exemples, ornés d’arcatures ogivales et trilobées, de pinacles, de panneaux ou encore de niches avec leurs statues. Auprès des pupitres et des lutrins, on plaçait souvent un grand chandelier voué à porter un ou plusieurs flambeaux afin d’éclairer les chantres. On a fini par en faire un simple objet de mémorial liturgique et à en oublier l’utilité… À tel point qu’on se mit à allumer des cierges si hauts qu’ils en devinrent complètement inutiles aux lecteurs ! Ainsi s’établissent quelquefois des usages dont on ne peut plus retrouver l’origine, parce qu’on les a détournés de leur rôle initial… Quant aux bréviaires publics destinés à l’usage des clercs qui n’avaient pas les moyens d’acheter un livre d’heures personnel, on alla jusqu’à disposer pour les recevoir, à l’intérieur ou à l’extérieur des églises, des niches en forme de pupitres soutenues par des barres de fer. On peut encore en voir les traces à la cathédrale du Mans, sur le mur extérieur du chœur.

Sacrée histoire sacrée !
Il semblerait que les premiers pupitres et lutrins remontent, en France, au VIIe siècle. Au Moyen Âge, ils étaient en bois, en cuivre doré ou en bronze, et richement ornés de moulures ; des miniatures du XIIIe siècle en donnent des modèles de grande beauté. Si le pupitre n’est pas destiné à changer de place lors des célébrations, les artisans se sont assez rapidement mis à créer des lutrins portatifs qui se pliaient et se transportaient très facilement.

377 € frais compris.
Thabor formant pupitre, bronze doré, ciselé et ajouré, orné de cabochons et de médaillons émaillés, moitié du XIXe siècle.
Vendôme, 28 janvier 2007. Rouillac SVV.
  5 166 € frais compris.
Lutrin à jambes de femme, placage de bois de rose et amarante, h. 123 cm, époque Transition.
Paris Drouot, 24 juin 2008. Tajan SVV.
  650 689 € frais compris.
Liseuse d’Armand-Albert Rateau, bronze, h. 100 cm, vers 1930.
Paris, Hôtel Marcel-Dassault, 27 novembre 2007. Artcurial SVV. M. Marcilhac.

Doté d’une structure généralement en fer, le support du livre, quant à lui, était en cuir, revêtu d’un parement de soie ou de tapisserie. Plus tard, on en fabriqua en marbre et même en argent massif ! Adolphe-Napoléon Didron, dans ses Annales archéologiques de 1859, nous indique qu’au IXe siècle un abbé de Lobbes, Foulques (ou Folcuin), établit dans son église un lutrin qui servait en même temps d’éclairage et d’encensoir : il y avait déposé un appareil en bronze de quatre lumières en forme de croix. Au-dessus, un aigle en bronze fondu, parfaitement doré, voyait ses ailes mobiles s’ouvrir pour recevoir le livre des Évangiles, et se refermer pour le rendre. Sur la tête de l’animal, des charbons ardents brûlaient de l’encens, dont la fumée odorante s’échappait par le bec et les yeux flamboyants du volatile. Tout un spectacle ! D’ailleurs, ce genre de machine connut une grande mode tout au long du XIIIe siècle. Des artisans fabriquèrent même des lutrins en forme d’aigle dont la tête, posée sur un axe, tournait non seulement à volonté, mais encore s’abaissait et s’élevait grâce à un système de poids, de poulies et de cordes placées à l’intérieur ! Malheureusement, ces exemples sont extrêmement rares, les révolutionnaires anticléricaux et les «démolisseurs» dénoncés par Hugo les ayant fondus, pour ceux en bronze, ou brûlés, pour ceux en bois. Dans une région comme l’Alsace par exemple, lieu de passage obligé des conquêtes et des invasions depuis la nuit des temps, les pupitres et lutrins du Moyen Âge ont quasiment tous disparu. Colmar ou Strasbourg conservent néanmoins de beaux exemples tardifs, datant du XVIIIe siècle. Si la France peut se targuer d’abriter dans ses églises quelques belles réalisations, datant au mieux du XVesiècle, l’Angleterre, historiquement plus à l’abri des guerres sur son territoire, a la chance d’en posséder de bien plus anciennes, souvent d’un style complètement différent des nôtres.

Sortie de messe
Avant même l’apparition de l’imprimerie, des pupitres et des lutrins destinés à l’usage privé firent leur apparition, dans les bibliothèques, au sein des cabinets des personnes livrées à l’étude des lettres, mais aussi, cela de soi, chez les copistes. Libérés des contraintes liturgiques et de leur valeur symbolique intrinsèques, ils revêtaient d’ailleurs des formes beaucoup plus variées que ceux réservés aux chœurs des églises. Parfois munis de petits tiroirs pour y ranger les livres, un lutrin était capable à lui seul de contenir la bibliothèque d’un homme lettré. N’oublions pas qu’avant la géniale et prometteuse invention de Gutenberg, les livres étaient très chers ! Une vingtaine de volumes pouvaient ainsi y être conservés, et peu de personnes en possédaient autant. Outre une tablette permettant de recevoir plusieurs livres ouverts, ils étaient aussi parfois munis de petits casiers pour y loger les manuscrits. Afin de consulter plusieurs livres à la fois, la tablette pouvait prendre une forme circulaire et tourner au gré du lecteur. Tombés en désuétude pendant plusieurs siècles, il fallut attendre l’engouement du XIXe pour les objets liturgiques – dans la foulée d’un Mérimée recensant les beautés architecturales et esthétiques en France –, pour voir la cote d’amour de ces meubles remonter chez les particuliers. Et lorsque, outre la lecture, ces derniers s’adonneront à la musique, alors le pupitre prendra toute sa place, et sans fausse note !

Par Dimitri Joannidès - La Gazette Drouot N°32 du 24 septembre 2010


À LIRE
Le lutrin de la cathédrale Notre Dame de Paris, dont le pied est orné des têtes des douze apôtres sur montées des symboles des quatre évangélistes


Le chiffre 98 %
C'est le pourcentage de la population ne sachant pas lire à l'époque de la création de l'imprimerie.
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