La Gazette Drouot
Cote et tendance - René Lalique, l'ère des bijoux
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René Lalique, l’ère des bijoux
L’«inventeur du bijou moderne » n’a rien perdu de son charme ni son œuvre de son éclat.
Ses chefs-d’œuvre art nouveau séduisent toujours autant le marché.
La vitrine de Lalique à l’Exposition universelle de 1900, une gravure de Félix Vallotton, montre avec humour une foule agglutinée cachant la fameuse vitrine. Un bon siècle après cette manifestation, qui marque l’apogée du bijoutier, on se presse à nouveau pour admirer une centaine de joyaux dans l’écrin du musée du Luxembourg. Le génie de René Lalique (1860-1945), artiste aux deux carrières, force bel et bien l’admiration.
coard 83 440 € frais compris.
Monnaie du pape, diadème à monture en or et tiges en émaux champlevés marron, branchage en corne blonde et brune et fleurs à pastilles de nacre, vers 1905. h. 16,5, l. 20,5 cm
Paris, Drouot-Montaigne, 6 décembre 2005. Boisgirard SVV. M. Marcilhac.
coard 3 869 € frais compris.
Plaque de collier de chien Scarabées, encre de chine, gouache et aquarelle, annoté par l’artiste.
Motif seul : 5 x 9 cm. Support papier : 28 x 22 cm.

Paris, Drouot Montaigne, 6 décembre 2005. Boisgirard SVV. M. Marcilhac.
coard 83 440 € frais compris.
Monnaie du pape, diadème à monture en or et tiges en émaux champlevés marron, branchage en corne blonde et brune et fleurs à pastilles de nacre, vers 1905. h. 16,5, l. 20,5 cm
Paris, Drouot-Montaigne, 6 décembre 2005. Boisgirard SVV. M. Marcilhac.

Aujourd’hui comme hier, on applaudit son choix de délaisser les traditionnels diamants pour des pierres inattendues, comme l’aigue-marine, la pierre de lune et l’opale. On s’extasie devant la dextérité technique avec laquelle il sculpte la corne, devant sa maîtrise de l’émail champlevé colorant les feuillages et celle de l’émail cloisonné à jour (ou plique à jour), utilisé pour rendre les ailes diaphanes des libellules. Un procédé développé sous la Renaissance par Benvenuto Cellini, et redécouvert vers 1850, qui laisse filtrer la lumière comme un vitrail. On s’ébahit enfin de la détermination qui l’amène à voyager d’une ville à l’autre, – en témoigne sa correspondance – à la recherche de clients, à participer à tous les salons français et étrangers.
Seul grand bijoutier à concevoir entièrement chaque pièce, Lalique est celui qui restitue le mieux le “frisson de la vie” de ses sujets : la nature et la femme. La femme, justement, qu’il couvre de bijoux. L’inventaire dressé par Sigrid Barten dans son catalogue raisonné donne le tournis : diadèmes, peignes, broches à cheveux, colliers de chien, chaînes, pendentifs, bracelets, boucles de ceinture... Un même pendentif, note l’expert Félix Marcilhac en s’appuyant sur le livre de comptes de l’Exposition de 1900 en sa possession, “peut être commandé par trois dames avec des variantes sur la couleur de l’émail, quand forme et décor restent identiques”. Sauf exception, on ne peut donc vraiment parler de pièces uniques. Sarah Bernhardt porte les bijoux de Lalique à la scène comme à la ville. Le financier arménien Calouste Gulbenkian, surnommé “Monsieur 5 %” pour sa part dans la Shell Petroleum, s’en entiche au point de constituer pendant cinquante ans un véritable compendium de l’œuvre du créateur, dont plusieurs dizaines de bijoux. Le Lalique Museum, établissement privé ouvert en 2005 à Hakone, au Japon, rivalise désormais avec le musée des Arts décoratifs, à Paris, et avec la fondation Gulbenkian, à Lisbonne : il expose en permanence quarante pièces ! À l’exception peut-être du futur musée Lalique, dont l’ouverture est prévue en 2009 en Alsace, la plupart des établissements, leurs collections faites, ne se portent guère acquéreurs. La France ne compte plus de grands collectionneurs, selon Félix Marcilhac. Il faut aller jusqu’à Tel-Aviv, en Israël, pour en trouver en la personne de Shai Bandmann, l’un des plus gros prêteurs privés au musée du Luxembourg.

Une paternité prestigieuse
Les œuvres de Lalique, pauvres en carats et riches en émaux, relèvent de la bijouterie, centrée sur la technique. Trois éléments jouent en leur faveur : l’intérêt pour le bijou ancien, la mode de l’art nouveau et le nom même de Lalique, dont la flamme est entretenue par la maison éponyme et par des expositions organisées dans les années 1990 à Paris – au musée des arts décoratifs –, aux États-Unis et au Japon. Pour résumer, c’est le travail artistique qui fait le prix d’un bijou de Lalique plus que sa valeur intrinsèque. Parmi les critères de prix figurent la taille - au bénéfice des grands formats – et le thème. Pour Félix Marcilhac, “il est plus facile de vendre une broche ornée d’une figure féminine que d’un oiseau ou de motifs purement végétaux”. La présence d’applications en verre ou en ivoire est un plus.
Peu d’acheteurs et peu d’œuvres en circulation : le marché demeure confidentiel, mais actif. Premier constat : les acquéreurs s’intéressent surtout à la période art nouveau du créateur. Les années antérieures, historicistes, passent rarement en vente. Quant à la production postérieure à la dernière exposition de bijoux, en 1912, elle s’oriente vers l’art déco et investit le champ du verre et du métal. Signalons une broche octogonale rosace en métal, adjugée 7 000 € lors de la première vacation consacrée à la collection de Marie-Claude Lalique, sa petite-fille (Boisgirard, 6 décembre 2005), et un pendentif en cristal en forme de panier de fruits, vers 1920, cédé 567 € (Tajan, 24 octobre 2005). Cette production ne paraît guère avoir pris de valeur. Les amateurs à petit budget auront la joie de découvrir qu’ils peuvent encore s’offrir des bijoux de Lalique, à condition toutefois d’oublier les pièces les plus complexes. On pouvait ainsi repartir récemment pour 5 500 € avec une délicate épingle de cravate en or jaune, émail et diamant navette (Artcurial, 20 mars 2007) ; ou encore pour 7 900 € avec une petite broche formée d’une plaque d’or ciselé en forme de serpent (Boisgirard, 22 septembre 2006).

Stabilisation des prix
Le marché, d’après les spécialistes, a toujours été ascensionnel, mais de façon raisonnable. S’il atteint des prix élevés pour les pièces majeures, chefs-d’œuvre des arts décoratifs, celles-ci restent “achetables, au contraire des tableaux de maîtres”, juge le marchand parisien Gilles Zalulyan, qui prête à l’exposition un peigne chauve-souris acheté en ventes publiques. Au milieu des années 1990, la chanteuse Barbara Streisand – moderne Sarah Bernhardt ? – vendait aux États-Unis pour 650 000 F un sautoir en verre opalescent garni de perles et de diamants. Les prix semblent se stabiliser. On constate ainsi la proximité des résultats à quelques années d’intervalle entre deux pendentifs en or de dimensions voisines : 49 500 € pour le premier, orné de quatre libellules aux ailes en émail plique à jour (Thierry de Maigret, 3 décembre 2003) et 50 000 € pour le second, à décor de naïade et de feuilles en émail lui aussi plique à jour (même étude, 1er juin 2005). Malgré la nature différente du bijou, la comparaison pourrait s’appliquer aux deux résultats les plus élevés enregistrés en France récemment, un devant de corsage en or, émail et perles adjugé 209 930 € (Gros-Delettrez et Voutier, 24 novembre 2002) et une broche en or, émail et opale, vendue 206 400 € (Drouot-Estimation, 14 décembre 2005). Dopés par des acheteurs internationaux et par des marchands français eux-mêmes collectionneurs, et donc prêts à monter très haut, les prix à Drouot s’alignent dans l’ensemble sur ceux de la place américaine. Lors de la vente d’un ensemble de bijoux l’automne dernier (Christie’s, 11 octobre 2006), les résultats moyens tournaient autour de 150 000 $ (112 300 €). Paris n’a pas à rougir face à New York.

Alexandre Crochet - Gazette N°17 du 27 avril 2007

À voir ”René Lalique, bijoux d’exception 1890-1912”, jusqu’au 29 juillet. Musée du Luxembourg, 19, rue de Vaugirard, Paris VIe. Tél. : 01 45 44 12 90. www.museeduluxembourg.fr

À lire René Lalique, Schmuck und Objets d’art 1890-1910, Sigrid Barten, Prestel, Munich, 1977, 592 pp. ; René Lalique, correspondance d’un bijoutier art nouveau 1890-1908, La Bibliothèque des Arts, 2007, 200 pp., 19 €.

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